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vendredi 1 mai 2009

De la fête de la nation à la fête du travail

Sur la place de Taksim, la plus importante d’İstanbul, se trouve le Cumhuriyet Anıtı [Monument à la République] représentant entre autres choses, Mustafa Kemal et certains de ses acolytes fondateurs de la République turque.
L’année passée, face à l’imposant dispositif policier déployé pour empêcher les manifestants d’atteindre la place, un caricaturiste de la presse nationaliste classique, avait dessiné un frêle ouvrier tentant de déposer une gerbe de fleurs en bas du dit monument et empêché de le faire par un policier surarmé.
Cette critique de l’action gouvernementale illustre bien les limites intellectuelles au-delà desquelles on ne peut interpréter la fête du travail en Turquie. Le Premier Mai est la fête du travail mais à la condition que l’ouvrier fasse montre de déférence à la figure de Mustafa Kemal et au monument symbolisant le régime qu’il a mis en place. Le Premier Mai, d’accord. Mais le Premier Mai comme énième fête de la nation et du fascisme…
C’est dans ce sens-là qu’avaient abondé la principale formation syndicale nationaliste : Türk-İş. L’année passée, en effet, elle s’était montrée unilatéralement disposée à y déposer une couronne (voir topic concerné). En réalité, la raison profonde pour un nombre certain de travailleurs de se rendre sur la place de Taksim est la commémoration des victimes de ce qui est communément appelé le Kanlı Bir Mayıs [Premier Mai Sanglant] de 1977 où plusieurs dizaines de personnes avaient été tuées et plusieurs centaines d’autres blessées, des inconnus ayant ouvert le feu [wiki].

Manifestants à Taksim (photo : Milliyet)

Récemment, le Premier Mai a été déclaré très officiellement “Jour du Travail et de la Solidarité” [Radikal]. Victoire de la pression syndicale, lâché de leste par l’AKP face à la détermination de l’année passée, image internationale à défendre : tous ces éléments entrent en ligne de compte. Dans son status ante quem, en 1935, sous Mustafa Kemal, le Premier Mai avait été transformé en fête nationale sans rapport avec le travail [Radikal]. Et de la fondation de la République jusqu’à 1975, cette fête n’avait jamais été célébrée massivement comme fête du travail. Après un interlude de deux ans, l'interdiction a prévalu jusqu'à aujourd'hui.
Cette année, les formations syndicales du DİSK et du KESK ont pu rejoindre la place de Taksim, ce qui n’a pas empêché les affrontements avec la police par ailleurs.

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dimanche 5 avril 2009

L'école des fans

Si vous vous demandez pourquoi les militants de Savaş Karşıtları [pacifistes et anti-militaristes] se font attaquer par la foule lorsqu’ils manifestent en plein centre d’İstanbul, pourquoi beaucoup de Turcs se mettent au garde-à-vous lorsqu’ils entendent un air patriotique ou tout simplement pourquoi vous ne pouvez aborder certains sujets avec des kémalistes, la vidéo suivante peut vous apporter quelques éléments de réponse. Une réponse qui pourrait se résumer en un mot : conditionnement.

Vous connaissiez sans doute la petite Bismillah évoquant les Juifs comme des singes et des porcs à la présentatrice d’une chaîne saoudienne. Vous vous rappellez peut-être de la petite écolière turque, juste et travailleuse qui doit aimer sa nation plus que sa propre nature. Vous connaîtrez désormais la petite Suğra vociférant l’hymne national. La vidéo fait sensation chez le nationaliste lambda. Quand le patriotisme concurrence le bigotisme :


Et tout le monde de pleurer ému par une programmation si fiable et si efficace. La dame en peignoire conclut par un « c’est une bonne fille ».
Le texte de l’hymne national en soi ne réserve pas de surprise : race de héros, sang versé, martyrs morts pour la patrie, etc. Des ingrédients maintes fois éprouvés. Son intérêt littéraire se classe donc un cran en-dessous de Bambi, toute la beauté poétique en moins. Pour ceux que ça intéresse vraiment, c’est l’histoire d’un narrateur qui réprimande avec amour un drapeau qui flotte trop vigoureusement dans le vent… Qu’on le croit ou pas, le texte aurait remporté une compétition opposant 724 récits (wiki pour les sceptiques). On n’ose imaginer l’originalité des 723 autres…

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mardi 31 mars 2009

Les terroristes de mes amis sont-ils mes terroristes ?

C'est la très dure question à laquelle Abdullah Gül, Président de la République turque, a tenté de répondre dans une interview donnée récemment à Euronews. Ceci, non sans quelques redéfinitions croustillantes, il faut le dire. Chose rare, le journaliste revient à la charge par deux fois dans sa question. Pauvre âme inconsciente...

C'est ainsi que le Béotien apprend que le Hamas est une organisation qui commet des actes terroristes, certes, mais au moins « il milite pour sauver ses propres terres et son propre pays ». Ah mais n'était-ce pas déjà le but du PKK au départ ? Non, non, non, car - critère majeur - celui-ci pratique le terrorisme « depuis l'extérieur, contre la Turquie ». Suis-je bête... ?


Autre différence : « la Palestine est un pays sous occupation » [işgal altında bir ülke]. À savoir, pour celui qui ne suit pas, que ce n'est pas du tout le cas du Kurdistan. Un char sur chaque colline, l'armée comme première et quasi seule manifestation de l'État, cela doit recouvrir un tout autre concept.

Dans la série plus c'est gros, plus ça passe, il y a aussi : « N'oubliez pas ce qu'Israël a fait à Gaza, le fait qu'il ait tué de 1300 à 1800 personnes, c'est inacceptable ! » Traduction : la Turquie ne mange pas de ce pain-là. Ah oui ? Nous avons dû être mal informés, Monsieur le Président... [interview complète sur le site d'Euronews]

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mercredi 25 mars 2009

Leyla Zana de nouveau en prison ?

Dans des éditos fort souvent pris au sérieux de personnes telles que Mehmet Ali Birand (sorte de journaliste turc vedette), il y a une rhétorique qui revient à tout bout de champ : il serait erroné de mettre des députés kurdes en prison. Non pas que cela violerait quelque liberté fondamentale, mais parce que ça apporterait de l'eau à leur moulin. Comprendre, ils pourraient ensuite s'adresser au reste du monde et accuser la République turque de répression et s'octroyer un rôle de victime.
En terme de logique pure, c'est le même genre d'argumentation qui sert à prouver qu'une femme violée est en fait coupable d'avoir attisé la réaction de son agresseur, qu'une personne n'avait pas à exposer une petite merveille de la technologie en pleine rue devant les yeux envieux de son voleur et on pourrait continuer comme cela.
À cela, s'ajoutent les nombreux clichés sur lesquels finalement rares sont les Turcs à avoir réfléchi jusqu'ici. Ceux du Kurde fourbe, adepte du coup dans le dos, qui ne comprend que le langage de la violence et qu'il faut sortir de la barbarie par une allégeance saine à la République.
À l'heure où Leyla Zana est à deux doigts de purger arbitrairement d'autres années de prison, c'est bien le genre d'arguments que l'on pourrait retrouver chez une certaine engeance intellectuelle.
Petite rétrospective chronologique sur le parcours politique de cette femme courageuse.

Octobre 1991
Leyla Zana est élue comme députée du HEP (ex-DEP, ex-HADEP, ex DEHAP, ex-DTP). Le HEP s'était alors allié avec le SHP, équivalent du CHP avant qu'il ne reprenne son nom. C'est cette stratégie qui avait permis l'élection de députés issus du mouvement pro-kurde pour la première fois.
Toujours en 1991, à l'occasion de cette élection, Leyla Zana et d'autres députés prononcèrent partie de leur serment en kurde et portèrent sur eux des couleurs évoquant le drapeau kurde. Contrairement à ce qui est habituellement cru ou attesté, cet acte de désobéissance civile ne leur a jamais valu la prison. En revanche, il soulèva un haut-le-coeur des kémalistes et les députés pro-kurdes furent alors bannis du SHP.


Mai 1993
Pressentant la future inderdiction du HEP poursuivi devant la Cour constitutionnelle, la plupart de ses députés, dont Leyla Zana, rejoignent le DEP nouvellement fondé.

Juillet 1993
La Cour constitutionnelle de Turquie déclare le HEP parti illégal. Ce n'est pas la prestation de serment mais l'activité générale du parti qui est visée. Celle-ci fut jugée à l'encontre de l'unité indivisible de l'État [devletin bölünmez bütünlüğü], l'une des rengaines doctrinales les plus ressassées en Turquie. Il n'est toujours pas question d'emprisonnement à l'encontre des députés pro-kurdes.

Mars 1994
L'immunité parlementaire des députés DEP est levée par le Conseil général de l'Assemblée nationale. Leyla Zana est placée en garde à vue et deux semaines plus tard elle est emprisonnée avec trois autres députés.

Juin 1994
Le DEP est à son tour interdit par la Cour constitutionnelle.

Décembre 1994
Leyla Zana et cinq autres députés de l'ex-DEP sont condamnés à 15 ans de prison pour appartenance à une organisation terroriste. La même année, elle avait déjà reçu le Prix Thorolf Rafto. Plus tard, son combat en faveur des Droits de l'Homme sera reconnu et récompensé de toutes parts au niveau international. Elle fut également évoquée pour le prix Nobel de la paix.

Octobre 1995
Leyla Zana reçoit le prix Bruno Kreisky.

Décembre 1995
Leyla Zana reçoit le prix Sakharov du Parlement européen, prix qu'elle ne peut venir chercher comme les précédents pour cause de détention.

Au cours de l'année 1998
Un certain nombre de ses lettres de prison est publié dans la presse. Elle reçoit une peine supplémentaire pour avoir exprimé des opinions séparatistes.


Juillet 2001
La Cour européenne des Droits de l'Homme rend un arrêt qui constate le caractère liberticide du procès dont a été victime Zana et ses coïnculpés. L'État turc n'en tient pas directement compte mais dès lors les pressions de l'Union européenne seront plus régulières à ce sujet.

Avril 2004
Suite à une nouveau procès, la sentence de Leyla Zana et de ses coïnculpés est confirmée par une Cour de Sûreté de l'État.

Juin 2004
Deux mois après la confirmation des peines, sur proposition du procureur de la Cour suprême (Cassation) et par une décision plus politique que judiciaire, Leyla Zana et les trois autres députés pro-kurdes sont libérés après 10 ans de détention. En effet, les Cours de Sûreté de l'État avaient été supprimées entre temps par réforme constitutionnelle.

Avril 2008
Une cour de justice turque condamne Leyla Zana à deux ans de prison pour “propagande en faveur d'une organisation terroriste”.

Décembre 2008
Une cour de justice turque déclare une nouvelle fois Leyla Zana membre d'une organisation terroriste en tenant “pour preuve” neuf de ses discours et la condamne à dix ans de réclusion, c-à-d la peine maximale prévue par l'article 314/2 du code pénal turc.

Janvier 2009
Estimant que la condamnation en première instance n'était pas suffisante, le procureur a fait appel de la première décision concomitamment à l'avocat de Leyla Zana. Le procureur demanderait plus de 45 années de prison en cumulant les peines afférentes aux différents discours. Ayant fait directement appel de ces deux décisions de justice, Leyla Zana est encore libre mais peut-être plus pour longtemps.

Le parcours de Leyla Zana est à l'image de celui de bien d'autres femmes et hommes politiques kurdes sans même parler des militants. Sa condamnation, si elle se réalise dans le silence, sera accueillie comme un contreseing à la politique répressive d'Ankara. C'est pourquoi, une pétition circule sur le net pour s'y opposer :


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samedi 21 mars 2009

Newroz

En ce jour de Newroz, fête par excellence de la résistance contre la tyrannie (voir le topic de l’année passée), un petit topo sur les derniers développements touchant à l’identité kurde en Turquie était bienvenu.

Newroz pîroz be avant tout

Un évènement en particulier n’est pas passé inaperçu. Depuis le premier janvier de cette année, une nouvelle chaîne a été lancée à l’initiative de l’AKP : TRT Şeş - TRT Six - en kurde dans le texte. Le premier ministre issu de l’AKP, Recep Tayyip Erdoğan, promettant même de nouvelles “étapes” dans l’avenir et souhaitant prospérité à la chaîne en kurmancî. Parallèlement à cela, le président du Haut Conseil de l’Éducation - le YÖK -, acquis depuis peu à l’AKP, annonçait l’ouverture imminente de deux nouvelles chaires d’université consacrées à l’étude de la langue et de la littérature kurde. [Radikal sur l’ouverture de TRT Şeş]


Au vu de ces développements, il est clair que l’AKP a osé quelque chose qu’aucun autre parti de tradition strictement kémaliste n’avait imaginé jusqu’à présent : garantir la pleine diffusion d’un média en langue kurde avec les deniers publics. La mouvance d’en face, concurrente de l’AKP, c’est-à-dire le CHP ou ses avatars du passé, avait bien fait des “gestes” comme l’inscription de candidats du mouvement pro-kurde sur leurs listes - Leyla Zana étant la plus célèbre d’entre eux -, permis des émissions en langues kurdes sur des canaux publics (obligatoirement sous-titrées et à des heures de basse audience) ou faussement promu l’éducation en langue kurde par ce miroir aux alouettes qu’est l’enseignement privé. Mais, consacrer une chaîne entière à une langue dont la disparition était programmée de longue date, c’était trahir la pensée ethnocide de Mustafa Kemal, une certaine vision fascisante de la culture. Un pas qui n’a pu être franchi finalement que par un parti qui s’en écartait davantage historiquement bien qu’y souscrivant par ailleurs.

Le retour de la réalité

Bien sûr, on ne peut être complètement dupe. La fin justifiant les moyens, on aura compris que ce qui motive l’AKP n’est pas vraiment l’amour désintéressé du droit. L’anecdote, somme toute très banale, de la polémique autour d’Ahmet Türk alors qu’il prononçait moitié de son discours en kurde en février dernier est là pour le rappeler [Hürriyet pour les faits]. Si les réactions épidermiques du MHP, du CHP ou de l’armée peuvent être vues comme des non-évènements à ce propos [Hürriyet encore], le double-standard de l’AKP est bien plus révélateur. Comme par exemple, Köksal Toptan (AKP), speaker à l’assemblée nationale turque, qui s’est empressé de condamner les paroles d’Ahmet Türk comme “anticonstitutionnelles”. Ou mieux, à peine quatre mois plus tôt, la réaction ultra d’Erdoğan aux manifestants lors de sa visite à Hakkari. Il avait alors sorti de nulle part une surprenante règle des trois “un” [“tek millet, tek devlet, tek vatan” - Radikal] à l’instar d’autres politiciens bien avant lui.

Parmi les plumes les plus libérales de la presse à grand tirage, on trouve Mustafa Akyol [Hürriyet] dont la réaction est assez symptomatique d’une certaine Turquie progressiste : l’auteur se montre indulgent [lenient] vis-à-vis de l’action symbolique du député et se dote d’une vision évolutionniste et progressiste des choses. On apprend ainsi qu’il y a 10 ans, Ahmet Türk aurait fini en prison, tandis que maintenant, les réactions sont plus relaxes. Mais ce qui compte c’est de s’interroger sur le fond. Finalement ces Kurdes, veulent-ils être d’heureux citoyens [happy citizens] de la République de Turquie ou pas ? Car dans le cas contraire, on ferait face à une tragédie et on serait en sérieuse difficulté [in trouble]. Charge alors aux députés kurdes, de se comporter comme il faut...

Dans cette frange progressiste de la Turquie, au-delà de l’impossibilité de concevoir une dissolution pacifiste d’un état – comme la Tchécoslovaquie ou, on y viendra peut-être dans peu, la Belgique – le séparatisme n’a pas droit de cité comme opinion de citoyens libres dans une démocratie pourtant érigée comme objectif suprême. De plus, ce sempiternel évolutionnisme qu'elle déploie est biaisé car la référence - les années 90 - constituent une période particulièrement épineuse de la question kurde et n’illustre pas correctement “le passé”. Relativement et toutes proportions gardées, les années 70 étaient plus “libérales” alors qu’elles devraient être pires ou équivalentes en suivant cette logique.

La bataille des médias

En vérité, on peut dégager au moins deux intérêts dans la démarche de l’AKP. D’abord, un à court terme : l’AKP tente de gratter un maximum de voix kurdes en cette période d’élections municipales, et par-dessus tout, essaye d’obtenir la majorité dans un certain nombre de grandes villes symboliques, acquises jusqu’ici à d’autres partis. Soit Diyarbakir, au niveau du Kurdistan. On se souvient des paroles d’Osman Baydemir promettant à Erdoğan qu’il n’aurait jamais cette forteresse en parlant de la ville [“Diyarbakır kaledir, bu kale düşmez” / “Diyarbakir est une forteresse et cette forteresse ne tombera pas” – Radikal sur l’ouverture du procès pour cette phrase].

Ensuite, il y a un intérêt à plus long terme qui sert plutôt les desseins d’Ankara en général vis-à-vis du Kurdistan mais qu’on ne peut pas isoler complètement du premier. Un objectif qui n’est pas vraiment caché d’ailleurs et qui consiste à détacher l’opinion kurde des médias kurdes indépendants, essentiellement Roj-TV. Et donc du PKK comme disent certains pour abonder dans le sens de la menace terroriste.
Le PKK ne signifiant rien de précis, il faut plutôt lire “la mouvance pro-kurde”. En général, celle-ci englobe les HPG, (Hêzên Parastina GelForces de Défense du Peuple), ne menant plus de véritable lutte armée depuis plus de 10 ans, les membres du DTP, élus ou non, l’ensemble du tissu associatif kurde solidaire de la figure d’Abdullah Öcalan et jusqu’à la seule élue d’origine kurde du Parlement européen : Feleknas Uca. Roj-TV ayant un ton plutôt favorable à tous ces protagonistes.

Il faut voir aussi la venue de TRT Şeş comme l’aboutissement d’un processus qui a visé jusqu’ici à élaguer cette opinion : pressions, notamment par le biais des Etats-Unis, contre la Belgique et le Danemark qui abritent respectivement les studios et l’antenne de Roj-TV pour qu’ils l’interdisent, lourdes amendes infligées in fine à cette dernière… Toutes ces pressions ont toujours été des échecs, la chaîne dissidente a toujours pu émettre et de nombreux foyers kurdes ont toujours réussi à la capter au cœur du Kurdistan. Dès lors, s’adresser au public cible directement dans sa langue se dégage plus comme un plan B qui n’a été possible que grâce à un concours de circonstances pas forcément prévisibles au départ : la longue survie de Roj-TV, l’émergence de l’AKP comme parti politique,... Même si l'on peut supposer que la création de TRT Şeş ne soit pas appréciée par le mouvement pro-kurde, l'apparition d'une nouvelle chaîne en kurde n'a pu se faire que grâce à lui parce qu'il a toujours gardé la main sur son indépendance médiatique.

L’épisode Diyarbakir

À la fin de ce mois, on devrait être fixé sur le sort de la ville : ravie par l’AKP ou demeurant un bastion du DTP. Indépendamment de cela, jeter un regard retrospectif sur les élections précédentes dans la circonscription de Diyarbakir permet d’éclairer l’une des façons dont les voix kurdes sont toujours assujetties à la volonté d’Ankara.
Il faut d'abord comprendre qu’AKP et DTP sont aussi les deux seuls partis qui émergent véritablement dans les régions kurdes. Les partis républicains et kémalistes n’y ont pas vraiment la cote pour des raisons faciles à comprendre. C'est particulièrement vrai dans la capitale du Kurdistan septentrional où une bonne part de la population se compose des déplacés-forcés dont les terres et biens ont été redistribués par l'État aux milices.

Diyarbakir...

Or, lors des dernières élections nationales, la liste AKP et le groupe de candidats indépendants cumulés issus du DTP avaient récolté, grosso modo, 200.000 voix chacun avec une légère avance de 20.000 voix en faveur du DTP, tout souvenir bon et valide.
Malgré cette légère avance, sur les 10 sièges de députés à pourvoir au sein de l’assemblée nationale, l’AKP en avait ravi 6 contre 4 pour les députés indépendants du DTP, soit 50 % de résultat en plus, pour 20.000 voix en moins… De quoi déjà largement s’interroger sur la “démocratie” à la turque. À noter que si le DTP s’était présenté sous forme de liste, il aurait obtenu 0 sièges contre 10 pour l’AKP dans cette circonscription à cause du barrage de 10% nécessaire au niveau national.
La tactique de présenter des candidats indépendants, n’est à vrai dire pas du tout une parade au système comme on a voulu parfois le faire croire. Et certainement pas pour faire entendre la voix des Kurdes. Ainsi, sur les 4 candidats pro-kurdes ayant obtenu un siège, le hasard a fait qu’ils se sont partagé approximativement 50.000 voix chacun. En réalité, chaque candidat indépendant concourt contre toutes les autres listes mais aussi ses propres co-partisans.
De cette manière, un parti présentant des indépendants doit donc évaluer à l'avance le nombre de sièges qu’il espère au sein d’une circonscription donnée, présenter autant de candidats aux élections et escompter une bonne dose de chance pour une répartition équilibrée des votes entre eux, ce qui leur permettra à chacun d'atteindre le quorum nécessaire à la conversion en siège. Autant de contraintes auxquelles ne sont pas soumises les listes.
Pour les élections municipales, le barrage n’existe qu’au niveau de la circonscription et le DTP peut présenter des listes. Diyarbakir est donc une ville dont la municipalité est acquise au DTP mais qui envoient une majorité de députés AKP à l’assemblée. Une belle contradiction qui illustre bien à quel point l’AKP profite du mode de scrutin.
À ce sujet et pour rappel, la Turquie connaît un mode de scrutin proportionnel qui, normalement, multiplie le nombre de partis représentés et favorise la formation de coalitions. Au sein de l'assemblée nationale turque, il n'existe en fait que trois listes représentées (deux lors de la législature précédente). Et il n'y a eu aucune coalition sur les deux dernières législatures. On a donc affaire à un scrutin proportionnel... qui produit les effets les plus extrêmes des scrutins majoritaires. Encore une contradiction qui souligne le caractère boiteux des élections turques.

Le kurmancî tire son épingle du jeu

Pour la langue kurmancî, toutefois, cette conjoncture se dessine plutôt comme une victoire quoiqu’il en soit, car sa diffusion permet sa pratique et sa survivance indépendamment du média employé. Mais on ne peut pas tirer de conclusions hâtives car une langue n’a pas beaucoup de chances de survie dès lors qu’elle n’est pas reconnue dans un système de dominance d’une culture sur d’autres et qu’elle n’est pas enseignée publiquement dès le plus jeune âge.
Encore peut-on espérer à terme l’échec et le dépassement total du système de l’État-nation mais ça c’est une autre histoire…

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vendredi 2 mai 2008

Ce sera pour l'année prochaine...

Finalement, comme l'année passée, Taksim n'aura pas été prise. Radikal rapporte un bilan d'au moins 100 blessés et 500 personnes placées en garde à vue.

Tout indique que la police a mené une "action préventive" au siège du DİSK dès les premières heures de la journée, sans doute pour briser au plus tôt toute velléité de manifester. Le bâtiment a été littéralement assiégé et ensuite attaqué aux gaz lacrymogènes et ce, jusqu'à midi. Les forces de police ont ensuite continué leurs attaques contre un hôpital où étaient transportés des blessés, non loin du syndicat. Malgré tout, des groupes épars de manifestants ont pris la direction de la place de Taksim sans bien sûr pouvoir y parvenir.

Les forces de sécurité devant le siège du DİSK

Dans une déclaration, le président général du DİSK ne mâche pas ses mots : "À İstanbul, c'est au peuple que le terrorisme d'État a été appliqué". Mais là où ça devient véritablement cocasse, c'est quand il révèle que "l'assaut de la police effectué sans discernement au point de maintenir sous une pluie de gaz lacrymogènes les députés, les membres du Parlement européen, les intellectuels et les artistes venus à notre siège en ne laissant pas seule la classe ouvrière le Premier Mai s'est transformé en terrorisme d'État au sens propre du terme". Il y a de quoi être très curieux de connaître les députés présents sur place. D'aucuns, membres de partis qui ont participé récemment à une résolution plus que laxiste sur la situation politique en Turquie ? Malheureusement, on peut en douter. Le DİSK qui parle d'atteinte aux droits les plus fondamentaux et de violation du domicile envisage des actions internationales auprès de l'OIT et de la CEDH.

La presse de caniveau turque se trouve prise dans un étonnant dilemme : d'une part, sa volonté de charger au maximum l'AKP comme responsable de la terrible répression et, d'autre part, celle qui consiste à ne pas dénuer complètement les forces de police et de sécurité d'une certaine gloriole. Comme dans cette fotogaleri de Hürriyet par exemple.

Manifestants et eau pressurisée (photo : Milliyet)

Les récupérations du Premier Mai ne manquent pas non plus. Cela va des néo-fascistes du CHP vilipendant Erdoğan... le fasciste justement - c'est l'histoire de la paille et de la poutre - au soutien hypocrite de la TÜSİAD, patronat turc, et de leurs ouailles du GYİAD (litt. association des jeunes managers et businessmen) qui s'affirment tous deux "du côté des travailleurs" [Radikal et Radikal toujours].

Si le Premier Mai n'a pas été la "fête" des travailleurs en Turquie, nul doute qu'ils auront pu faire entendre leurs voix et attirer l'attention du monde sur eux. Et concernant les commémorations sur Taksim, ce n'est que partie remise pour l'année prochaine...

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jeudi 1 mai 2008

Bir Mayıs

Le premier mai s'annonce très tendu à İstanbul où les autorités ont interdit pour la énième fois l'accès à la place de Taksim. Partout en Europe, les sympathisants du PKK et des principaux mouvements de la gauche turque : DHKP/C, MLKP, TIKKO,... devraient manifester aux côtés des autres formations de gauche.

Radikal titre sur la page principale de son site rien de moins que "Aujourd'hui, premier mai, c'est jour d'examen de la démocratie". Malgré une certaine facilité dans la qualification de démocratie, le ton est donné. D'ailleurs, même cet examen-là, la Turquie n'est pas sûre de le passer. Le gouvernement reste intransigeant sur ses positions, certains transports en commun ont même été suspendus comme l'année passée. Les trois plus grandes centrales syndicales ; le DİSK, le KESK et le Türk-İş et de nombreuses autres ONG devraient participer de toute manière à la fête. Milliyet s'étonne que le premier mai soit un jour de congé officiel dans de nombreuses régions du monde et titre : "Le monde entier fait la fête et nous on se braque". Le quotidien note que les mesures de sécurité prises à İstanbul aujourd'hui en feront "une ville interdite". D'autre part, il annonce déjà, video à l'appui, les premiers heurts dans le quartier de Şişli près du siège du DİSK et déclare que la police se montre particulièrement ferme.


On notera aussi la première ligne de fracture entre Türk-İş et les autres centrales syndicales participant à l'évènement. Celui-là semble en effet revenu sur sa décision de se rendre coûte que coûte sur la place de Taksim. Parmi les syndicats ayant pris cette décision, le Türk-İş est le seul syndicat à utiliser le drapeau turc comme symbole et ne rompant pas avec le nationalisme d'État. Il est également le seul convié par le gouvernement à donner son avis sur le projet de nouvelle constitution. En "compensation", il se dit toutefois prêt à envoyer une délégation pour déposer une couronne sous le monument à la gloire nationale trônant sur la place (!). Si cette rupture n'est pas vraiment une mauvaise surprise, le bilan de fin journée pourrait en être une. Le 21 mars et le premier mai sont certainement les deux jours les plus sensibles de l'année où l'État turc fait savoir clairement qui sont ses ennemis : les Kurdes et la gauche.




GrupYorum - Bir Mayıs
Album : Marşlar

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mercredi 23 avril 2008

Fascisme structurel et « peur du rouge » en Turquie

Quatre faits illustrant le caractère structurel du fascisme et la « peur du rouge » en Turquie ont défrayé la chronique ces derniers jours. C’est avec tristesse et dépit que je souhaitais les partager avec vous :

1. La semaine dernière, le maire de la petite bourgade égéenne de Dikili dénommé Osman Özgüven a été mis en examen pour « abus de pouvoir » et ce, pour avoir fait du social et rendu service à la population comme par exemple, des trajets en bus gratuits pour les étudiants, la distribution gratuite d’eau courante en deçà d’un certain seuil de consommation, des soins de santé quasi gratuits dans un centre médical de la municipalité et la vente du pain à un prix modique. Ce même maire avait été mis sous enquête en 1984 pour « propagande communiste » sous prétexte d'avoir fait peindre les trottoirs qui bordent la plage en rouge parce que, selon ses dires « cela faisait plus joli au moment du coucher du soleil ». M. Özgüven a déclaré que s’il est interdit de servir le peuple, il continuerait à commettre ce crime (source : Milliyet, 14 avril 2008).

2. Dans son édition du 22 avril 2008, la une du quotidien « Radikal » libéral de centre gauche, a informé qu’un policier dénommé Ercan Elmastaş avait été limogé pour avoir participé en novembre dernier à une conférence organisée dans les locaux de la municipalité de Tunceli sur le thème d’un projet de Constitution populaire alternative à la Constitution militariste et répressive actuellement en vigueur. La conférence avait été organisée par le Front pour les droits et les libertés (HÖC), une organisation sociale considérée comme une émanation du mouvement marxiste clandestin DHKP-C (Part-Front révolutionnaire de libération du peuple) et appuyée par de nombreuses organisations de gauche telles que le Parti du travail (EMEP) et le Parti pour une société démocratique (DTP) pro-kurde. Le malheureux policier aurait été exclu de la police pour avoir « attentivement écouté » et « applaudi » les conférenciers. Avoir des sympathies pour les idées de gauche ? Impardonnable pour le pouvoir. Mais que la police turque soit idéologiquement dominée par les « Loups Gris » fascistes liés au Parti d’action nationaliste (MHP) n’a jamais suscité la moindre opposition de la part des autorités et ce, depuis le coup d’état militaire du 12 septembre 1980.

3. Le 21 avril 2008, le Conseil des ministres a refusé de faire du 1er mai un jour férié sous prétexte qu’il y aurait trop de congés en Turquie et que cela coûterait 2 milliards de livres turques (grosso modo 1,2 milliards d’euros). Pourtant, le 1er mai est un jour férié dans 166 pays, soit dans 4/5 des pays de la planète (source : journal télévisé du Kanal D). Il est vrai que vu le nombre de fêtes célébrées à la gloire de la nation turque et de l’Islam sunnite, il ne reste plus beaucoup de place dans le calendrier...

4. Le 22 avril 2008, le gouverneur et la police d’İstanbul appuyés par le premier ministre ont refusé la demande de manifester sur la place Taksim introduite par les syndicats. Pourtant, à Taksim, tout peut s’organiser: feux d’artifice, concentrations de supporters de football et de hooligans, manifestations d’extrême droite, défilés militaires, … Tout sauf, des manifestations syndicales ou des rassemblements d’organisations de gauche. Taksim revêt une importance hautement symbolique pour le mouvement ouvrier car c’est là que les services secrets et les policiers turcs massacrèrent 34 travailleurs lors du 1er mai 1977. Depuis lors, toute manifestation du 1er mai y est interdite.

Manifestation nationaliste sur la
place de Taksim - 29 octobre 2005

Les organisations syndicales comme la Confédération révolutionnaire des syndicats ouvriers (DİSK) et même la Confédération ouvrière Türk-İş généralement très conciliante envers les autorités ainsi que plus de 50 associations et partis politiques de gauche ont fait savoir que malgré l’interdiction, ils manifesteraient sur la place Taksim. D’ores et déjà, on peut craindre le pire pour les manifestants.

Bahar Kimyongür

mardi 1 avril 2008

Le bilan

La vice présidente générale du DTP Emine Ayna (photo) a commenté récemment les évènements qui ont eu lieu dans les régions kurdes pour les festivités du Newroz [Radikal]. Le bilan répressif communiqué est asser lourd : deux morts et un grand nombre de blessés, 2000 personnes placées en garde à vue et 402 personnes emprisonnées. Il n'a rien de volontairement exagéré dans la mesure où les chiffres correspondent globalement aux informations relatées par la presse turque et qu'ils sont tout à fait réalistes par rapport à l'importance de la fête et aux rafles qui y ont été menées.

L'inconnue demeure toutefois le nombre de personnes torturées et battues par les forces de l'ordre, ce qui n'a pas du manquer de se passer comme le suggèrent les nombreuses vidéos qui ont pu filtrer malgré tout et qui ont été largement diffusées. On peut supposer qu'un grand nombre des personnes placées en garde à vue et emprisonnées l'ont été.

Emine Ayna note qu'une conception unitaire, fascisante et raciste sous-jacente à l'intolérance que subissent les Kurdes a été dévoilée ouvertement au cours des derniers évènements. Elle a demandé au nom de son parti la démission des gouverneurs et directeurs des services de l'ordre des provinces de Van et Hakkari. Il va de soi que les chances de l'obtenir sont nulles. Elle cite le premier ministre comme le principal responsable. Le DTP a aussi décidé d'envoyer une copie des images des violences en anglais et en turc aux ambassades des pays européens, que l'on devine très peu au fait de cette actualité.
Pour sa part, l'AKP, à travers le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, renvoie la balle au DTP en leur reprochant de préparer le terrain au vandalisme et de transformer la fête du Newroz en un jour de combat (sic!).

S'il est indéniable que l'AKP a une responsabilité morale, leur faute consiste plutôt à n'avoir rien fait pour empêcher ces violences car jusqu'à preuve du contraire un gouvernement est responsable des forces de police de l'État. En Turquie, cela reste quand même très relatif. Il est clair que la conception unitaire, fascisante et raciste est avant tout l'oeuvre du kémalisme originel, aujourd'hui porté à bout de bras par ses héritiers les plus directs : CHP et MHP en tête et bien sur par l'establishment. L'AKP ne rompt certes pas avec le nationalisme d'État - déjà parce qu'il risquerait gros s'il le faisait - mais n'en est pas l'apôtre principal.

Ces querelles éclairent davantage les frictions entre les deux principales formations politiques de la région qui se résument à l'AKP et au DTP mais échouent à amorcer une critique systématique du nationalisme d'État et du kémalisme. Ce qui est bien dommage...

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lundi 31 mars 2008

Torture sur YouTube : les suites

Comme cela ne manque jamais dès lors que des images choquantes sont montrées au grand jour concernant la cruauté de l'armée et de la police turque envers les civils, on a très vite pu lire certaines dénonciations au "fake", au montage ou à la supercherie. Souvent, une réaction issue des milieux nationalistes pour qui la remise en cause de la sacralité qui tourne autour des forces de l'ordre impliquerait un trop gros effort sur soi.

Or, vu que cette affaire a fait un petit peu de bruit en Turquie et qu'il est relativement facile d'identifier les auteurs de ce supplice - ce qui est excessivement rare soit dit en passant - certains médias turcs ont relayé l'info [CNN Türk]. Très modestement toutefois. Il y est dit que cette affaire a été portée à l'ordre du jour par Akın Birdal, député DTP (pro-kurde) de Diyarbakir. Une délégation de la Commission d'Enquête des Droits de l'Homme de la Grande Assemblée Nationale de Turquie a même été dépêchée dans les environs de Hakkari par le parti au pouvoir, l'AKP.


Cette démarche de l'AKP, d'habitude complètement indifférent à la répression et à la violation systématique des droits fondamentaux au Kurdistan, ne doit pas surprendre. Comme le note Le Monde, les élections municipales/communales ont lieu dans un an et il semble que le parti ait déjà amorcé sa pré-campagne. Il est de notoriété publique que l'ambition principale de l'AKP est de s'emparer de la mairie/du mayorat de Diyarbakir (détenu par Osman Baydemir - DTP). De plus, l'AKP qui est lui-même menacé d'interdiction comme son premier rival dans la région par l'establishment * n'est pas vraiment en mesure de faire l'économie du soutien électoral qu'il reçoit au Kurdistan. Un soutien assez relatif et sans doute un peu plus fragilisé après le Newroz.

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* L'establishment est une formule qui désigne la seconde tête pensante non-officielle de Turquie à côté du gouvernement : les milieux militaires et nationalistes-laïques.

vendredi 28 mars 2008

Violence et boycott médiatique

Alors que les journalistes jouent des coudes en ce moment pour pouvoir se faire embarquer dans des bus en direction du Tibet, quitte à se placer sous le patronage des autorités chinoises pour une petite visite guidée, la situation au Kurdistan continue à désintéresser nos médias au plus au point. Il faut croire que parler de torture et de politique de terreur menées au Kurdistan est infiniment moins vendeur que le Dalaï Lama et le Tibet.

En attendant, des images, des photos et des témoignages d'atrocités continuent à être diffusés sur Internet, et bien sûr sur le site YouTube. Dans l'une des vidéos, notamment mise en accès sur le site d'Info-Türk, on voit des policiers en civil tenir un adolescent. Soudain, l'un d'entre eux tord le bras du malheureux jusqu'à le briser. Visiblement, le groupe de policiers préparait sa macabre mise en scène car certains semblent faire attention à ce qu'il n'y ait aucun témoin pendant que le commentateur filme. L'adolescent en question paraît solidement bâillonné, sans doute pour l'empêcher de crier.




Le commentaire de la video précise que la scène se passe à Hakkari, soit l'une des zones kurdes les plus bouclées qui soit, et que l'adolescent est âgé de 15 ans. La video a été ajoutée il y a deux jours et on peut raisonnablement penser qu'elle a été réalisée durant les heurts qui ont suivi le Newroz.

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mardi 25 mars 2008

Les suites de la répression

Très peu d'informations filtrent à travers la presse occidentale traditionnelle à propos de la répression actuelle au Kurdistan. Malgré tout, les images diffusées sur Euronews apportent une petite bulle d'air frais dans la prise en considération des évènements par les médias (journal du 24 mars). Investissements brutaux d'habitats, rafles, humiliations, tabassages gratuits... rien ne semble en effet avoir été épargné dans ces nouvelles violences policières qu'endurent les Kurdes.


La seule motivation à ces brutalités et, il faut bien le reconnaître, au terrorisme d'État dans la région, serait que l'interdiction des festivités dans certaines localités n'a pas été respectée à la lettre. C'est en tous cas ce que rapportent invariablement les quotidiens turcs. Les autorités semblent vouloir contraindre les Kurdes à un choix entre le respect de la règle comme signe d'allégeance à l'État ou bien la célébration traditionnelle de leur fête, l'ivresse de la liberté l'espace d'un jour,... et le coût répressif qui en découle. En outre, le Newroz étant la fête la plus importante du calendrier kurde, qui plus est la célébration de la victoire contre la tyranie, il est mis un point d'honneur à ne pas respecter la multitude d'interdictions qui pèsent généralement contre les habitants du Kurdistan. Ce genre de dilemmes arbitraires auxquels ils sont confrontés régulièrement est assez pernicieux. Étranges aussi que "ces tirs de sommation" qui tuent "accidentellement" une personne et qui en blessent 12 autres [Radikal].

S'il devait y avoir au moins un seul mérite à ces évènements, ce serait de dissiper ces illusions de progrès démocratiques - particulièrement au Kurdistan - dont il est souvent question dans le cadre du processus d'adhésion à l'UE. Encore faut-il porter son regard sur l'actualité...

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samedi 22 mars 2008

Les lendemains terribles du Newroz

D'après les images diffusées hier de partout par RojTV, le Newroz 2008 semble avoir connu un succès historique. Des visages à perte de vue dans les rues, des centaines de milliers de personnes dans toutes les villes du Kurdistan, et bien sûr là où l'immigration kurde est la plus importante.
Exceptionnellement, tous les élus DTP ont tenu des discours entièrement en kurmancî et se sont parés des vêtements traditionnels kurdes. Ils ont commenté à plusieurs reprises l'évènement par radio-conférence sur la chaîne en s'exposant ainsi à une floppée de nouvelles poursuites dont on devrait découvrir les formulations d'ici peu. Pour ce jour très spécial, ils ont donné en tous cas une belle leçon de désobéissance civile dont nous avions perdu l'habitude ces derniers temps. Finis les compromis stériles et les serrages de main fumeux avec les élus fascisants du MHP, l'heure était à l'affirmation pleine et entière de l'identité kurde.

Cependant, la fête a été formellement interdite à Van et à Hakkari, la ville qui ressent le plus lourdement les effets de la présence militaire turque. Le maire/bourgmestre de la ville affirmait hier sur RojTV "nous verrons bien si demain la fête sera interdite". Entre-temps, la situation a vite dégénéré dans la violence. Elle semble avoir été encore pire dans la ville de Van où la presse rapporte des images de quasi affrontements urbains. De sinistre tradition, le Newroz a toujours été accompagné de son lot de répression et de violences policières. Cette année n'aura pas fait exception.

Scène de carnage à Van après les charges de la
police turque (photo publiée sur le site de Hürriyet)

Hürriyet a diffusé sans trop de complexe cette video (ci-dessous sans le son) où l'on voit la police turque charger les personnes prenant part au Newroz de Van, femmes comprises. Le journal indique laconiquement que "la police est intervenue contre la démonstration non-autorisée que l'antenne provinciale du DTP a organisée en usant de l'excuse de la fête du Newroz" (sic).




Toutefois, l'impression générale qui ressort de la fête confirme que cette volonté de construire partout en Anatolie des "citoyens Turcs" solidaires de l'État relève de la plus pure vue de l'esprit à des centaines d'années lumière de la réalité. Il paraît plutôt évident qu'au Kurdistan, l'utopie assimilatrice turque est vouée tôt ou tard à l'échec.

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vendredi 21 mars 2008

Newroz Pîroz Be !

Pas beaucoup le temps en ce moment de rendre compte de l'actualité "antiterroriste" pourtant intéressante mais néanmoins ce message pour vous souhaiter une joyeuse fête du Newroz à tous.

Le 21 mars est bien sûr la fête du printemps et, dans de nombreuses cultures, cette période correspond aussi au début de l'année. Dans le calendrier romain, par exemple, le début de l'année coïncidait avec la fin des quartiers d'hiver des légions et marquait le début des hostilités. Le premier mois était par conséquent consacré au dieu de la guerre...
Mais c'est aussi la victoire du héros kurde Kawa qui réussit à mener une rébellion de jeunes gens réfugiés dans la montagne pour en terminer avec un tyran hideux et mythologique du nom de Zohak.

Dans ce mythe des origines, mais qui possède aussi un caractère prophétique, toute l'identité kurde s'y trouve littéralement résumée : constitution de résistance dans la montagne, lutte contre la tyranie, aspiration à la liberté. Impossible pour quiconque le connaît de ne pas faire le parallèle avec la politique d'occupation menée au Kurdistan par la Turquie.

De ce fait, aujourd'hui, le Newroz dépasse largement la simple célébration du printemps et de l'année nouvelle. C'est un véritable cri de résistance des Kurdes contre la politique d'assimilation et l'ethnocide programmé de leur culture. Ce qui donne malheureusement lieu chaque année à des violences policières et à des échauffourées.


Newroz Pîroz Be !




Kardeş Türküler - Newroz
Album : Bahar

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vendredi 15 février 2008

L'État turc met le paquet...

La décision de la Cour d'appel d'Anvers du 7 février dernier continue à susciter la réaction de la part de la Turquie au-delà de tout ce qui est concevable en Europe. Cependant, l'attention des médias européens est plutôt braquée sur le débat autour du port du voile dans les universités et sur l'interventionnisme du gouvernement au sujet d'un incendie probablement criminel dans un immeuble habité par des Turcs en Allemagne. Là-dessus, une parole qui mérite le détour de la part du premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, qui fait de l'assimilation “un crime contre l'humanité”. Une phrase qu'il a d'ailleurs répétée devant l'assemblée turque après son retour de voyage.

Cette phrase n'est en effet pas anodine dans un pays comme la Turquie. Les kémalistes, qui se sont inspirés largement du modèle français de l'État au début du 20ème siècle, l'ont porté à son paroxysme pour former le nec plus ultra du jacobinisme, du centralisme et de l'unitarisme et par conséquent l'État le plus assimilationniste du monde. La réaction des milieux pro-kurdes qui dénoncent l'ethnocide de leur culture depuis de nombreuses années ne s'est pas fait attendre [cf : Yeni Özgür Politika (pro-kurde) vilipendant Erdoğan l'hypocrite qui interdit aux Kurdes l'éducation dans leur langue maternelle]. Toutefois, ce genre de contradiction flagrante est souvent relevé par les observateurs réguliers. Une schizophrénie turque dont la base la plus certaine est le nationalisme d'État, y compris au sein de l'AKP, le parti au pouvoir. On est ici dans dans le quasi domaine de la doublepensée orwelienne.

Revue de presse

Pour ceux qui doutaient encore de l'interventionnisme de l'État turc, ses réactions ont été à nouveau nombreuses cette semaine. L'État turc n'accepte définitivement pas le verdict du 7 février de la Cour d'appel d'Anvers, un verdict qui remet en question ipso facto toute sa politique fondée sur la lutte contre le terrorisme. On peut dire que cette politique englobe aussi bien des questions sociales de taille que les droits des minorités qui se retrouvent opportunément résumés à cette seule thématique : le terrorisme.

Dans une interview relatée mercredi dernier par le journal nationaliste Hürriyet, Çiçek a évoqué l'existence d'une réunion ministérielle à propos d'une réaction turque à portée internationale. Cette réunion aurait impliqué le Cabinet du premier ministre, les Affaires intérieures, la Défense nationale, les Affaires étrangères et le Cabinet du ministère de la Justice. Ensemble, ils auraient constitué un “groupe de travail” durant la semaine qui vient de s'écouler pour étudier “quelles sont les choses qui peuvent être faites”. Surtout, il a insisté sur le fait qu'une réaction officielle ne pourrait pas suffire. “Il faut aussi que nos corporations de métier montrent la sensibilité nécessaire à ce sujet et que leurs confrères expriment la réaction nécessaire aux institutions” a-t-il dit. Çiçek ne fait rien d'autre que de demander une implication des lobbies turcs actifs en Europe. Il cite notamment la TÜSIAD et le TOBB, deux patronats turcs très exercés à la pratique du lobbying, notamment à Bruxelles en ce qui concerne la TÜSIAD. Il demande aussi une réaction de l'Union des Barreaux de Turquie. Il ajoute enfin qu' “il serait nécessaire que les chambres de métier aient des choses à dire contre cette décision qui encourage le terrorisme”.

Le même jour, toujours dans Hürriyet, Mehmet Ali Birand, qui n'est rien de moins que le journaliste de la presse écrite le plus médiatique et le plus pris au sérieux, se lance dans un vibrant plaidoyer en faveur de l'application des lois antiterroristes. Partant, il mêle opportunément le verdict du procès d'Anvers à l'affaire du triple assassinat dans la tour du holding Sabancı en 1996 alors même que la Cour de cassation a déclaré la Justice belge compétente pour organiser un futur procès à ce sujet. De plus, à l'instar des premières réactions gouvernementales, M. A. Birand se plaît à parler de "réaction du public turc". Pourtant aucune manifestation et aucune réaction particulière n'ont été constatées jusqu'à présent. Ceci éclaire un autre aspect des médias turcs : ils s'occupent avant tout de fabriquer de toutes pièces l'opinion publique au profit d'un intérêt politique. Pour couronner le tout, il recommande rien de moins que d'apporter les modifications nécessaires à la loi belge pour que la Belgique arrive enfin à mettre les "terroristes" en prison. Du grand journalisme... turc.

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lundi 21 janvier 2008

Un an plus tard...

Il y a un an, Hrant Dink, un journaliste arménien était abattu de six balles tirées dans le dos par un jeune nationaliste turc en plein coeur d'İstanbul. Aujourd'hui, le bilan que l'on peut tirer de cette affaire, malgré son retentissement international, est peu glorieux. La manière dont la justice turque a traité le dossier se passe de tout commentaire (voir l'article consacré d'Info-Türk).

Ce journaliste avait une certaine portée médiatique parce qu'il parlait ouvertement du génocide arménien dans un pays où le sujet est complètement tabou et où le terme de "génocide" est farouchement combattu par un kyrielle d'associations et d'instances nationalistes. C'est pourquoi l'assassinat dont il a été victime a amplifié l'information d'une réalité connue, sans doute, mais peu évoquée habituellement. Il s'agit bien sûr du poids énorme de l'extrême-droite dans le jeu politique turc et des liens étroits qui l'unissent à certaines franges du pouvoir, notamment l'armée et la police.

Le nom de Hrant Dink est dans toutes les têtes mais personne ne sait rien de Metin Kurt, par exemple, un jeune étudiant d'Antakya tué à coups de couteau moins d'un mois plus tard par des nationalistes qui sévissaient dans la région depuis quelques temps déjà.
Personne n'a entendu parler d'Erkan Bayar, gérant d'un cybercafé dans le quartier de Gazi à İstanbul, assassiné par une bande d'extrême-droite alors que, en octobre dernier, la Turquie était secouée par une vague de pogroms. Et de tels exemples macabres se succèdent ainsi jusqu'à aujourd'hui...

Manifestation du collectif 1971 pour Hrant Dink
Bruxelles - consulat de Turquie, 23 janvier 2007

En l'espace d'un an, le constat est celui-là : Hrant Dink n'a pas été l'électrochoc rêvé par certains. La preuve en est que de multiples assassinats à caractère nationaliste ont continué à être perpétrés, non seulement sans émouvoir quiconque, mais en outre encouragés par un climat de violence dont les médias turcs ont été eux-mêmes les meilleurs relais.
L'espace d'un instant, à l'instar des autres scandales qui ponctuent régulièrement la Turquie, tout le monde a pu voir la bête immonde sous son vrai jour. Ensuite, la fange de la réalité a été à nouveau recouverte par les habits de la "démocratie", et on a feint de croire à l'apparence donnée.

Si à chaque fois que quelqu'un était assassiné en raison de ses opinions, de sa culture ou de sa religion, une indignation similaire pouvait se manifester, on pourrait parler de "leçon tirée" mais à la lueur d'une observation assidue de ce qui se passe en Turquie, pour l'heure, c'est très loin d'être le cas.

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lundi 7 janvier 2008

La question des prisons de type-F en Turquie (2)

Comme évoqué trois posts en amont, le dernier Symposium international contre l'isolement qui s'est tenu à Bruxelles à la mi-décembre a été suivi d'une activité de sortie de conférence. Profitant de la présence de deux juristes Turcs qui se battent depuis des années contre l'isolement carcéral dans leur pays, nous avons formé une délégation pour rencontrer députés et fonctionnaires auprès du Parlement européen et de la Commission afin que ces institutions puissent obtenir des garanties de la part de la Turquie pour mettre définitivement fin à cette pratique.

L'un de ces juristes est l'avocat Behiç Aşçı, à la proue du Tecrite Karşı Dayanışma Komitesi / Comité de Solidarité Contre l'Isolement qui rassemble plus d'un millier d'avocats turcs, et qui a mené une grève de la faim de près de 10 mois pour réclamer la fin de l'isolement carcéral. Dans les derniers mois, il était accompagné dans son action par Sevgi Saymaz, une prisonnière politique, et par Gülcan Görüroğlu, une mère de famille. Leur grève de la faim a été interrompue le 23 janvier dernier après l'émission d'une circulaire par le ministre de la Justice de l'époque, Cemil Çiçek, qui modifie la réglementation interne des prisons. Tous les précédents groupes de grévistes de la faim rassemblés contre l'isolement n'ont jamais reçu la moindre attention du gouvernement et ont porté leur jeûne au finish...

Behiç Aşçı
Bruxelles, décembre 2007

Le second juriste est Selçuk Kozaağaçlı, président du Çağdaş Hukukcular Derneği / Association des Juristes Contemporains, qui rassemble plusieurs milliers d'avocats progressistes en Turquie. Cette association est à son tour très impliquée dans le combat contre l'isolement et défend de nombreux prisonniers politiques.

Selçuk Kozaağaçlı
Bruxelles, décembre 2007

Lors de la dernière grève de la faim, le Clea a joué le rôle de relais pour tenter de maintenir autant que possible le lien informatif entre l'associatif turc rassemblé contre l'isolement d'une part et certains députés européens, essentiellement ceux de la commission mixte Union européenne-Turquie, ainsi que le bureau à l'élargissement de la Commission d'autre part.

"Mettre fin à cette pratique"

Il faut savoir qu'il existe deux types d'isolements. Il y a tout d'abord l'isolement individuel classique où le prisonnier demeure constamment dans une cellule sans contacts aucuns. Mais l'isolement peut aussi prendre une forme plurielle à travers les cellules par trois. Dans ce cas, l'appellation de "huis clos" (sartrien) serait plus correcte car ces trois personnes demeurent constamment ensemble dans l'interdiction de communiquer avec les autres détenus contrairement à une prison "normale". La rupture psychologique de l'un entraînant inévitablement des répercussions sur les deux autres.

Concrètement, la fin de cette pratique consiste à faire communiquer les détenus de cellules différentes un nombre minimum et suffisant d'heures par semaine ainsi qu'à lever l'arbitraire règnant autour des visites des proches. Ceci, dans le seul but de rompre le cycle de la solitude forcée. Cette solution a d'ailleurs été formulée de la manière la plus souple qui soit en demandant un pas en avant de la part du gouvernement.

Mouvement sans précédent en Turquie

«J'ai utilisé tous les recours légaux, participé à un nombre incalculable de manifestations afin de mettre fin à l'application de l'isolement carcéral. Aucun de mes procès, aucune de mes actions n'ont porté leurs fruits. J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir en tant qu'homme de droit. J'ai alors décidé d'entamer le jeûne de la mort, grève de la faim 'au finish', pour le droit à la vie dans un pays où le droit et la justice sont bafoués.»

C'est par ces mots que Behiç Aşçı prenait acte du mutisme des autorités, de leur ignorance criminelle, du blocage total autour de l'isolement et qu'il décidait d'entamer sa grève de la faim le 5 avril 2006. Le fait qu'un avocat accepte d'aller à l'encontre de ce que d'aucuns appelleraient son code de déontologie en s'impliquant au point de mettre sa vie en danger a eu indéniablement des répercussions. Malheureusement, quelques mois (semaines!) plus tôt Fatma Koyupınar, une militante en grève de la faim, n'a pas bénéficié de la même attention et une vie de plus a été perdue.

En Turquie, le mouvement réuni contre l'isolement n'a jamais été aussi large et a fait littéralement boule de neige au fur et à mesure que Behiç Aşçı perdait de ses forces. Bien sûr, les habituelles associations comme la TAYAD (Association de Solidarité des Familles des Prisonniers), celles réunies au sein de HÖC (Plate-forme/Front pour les Droits et les Libertés) ou le ÇHD (Association des Juristes Contemporains) soutenaient initialement les revendications.

A celles-ci, se sont ajoutées les corporations de métier qui ont une tradition progressiste forte comme le TTB (Union des Médecins Turcs), le TMMOB (Union des Chambres des Ingénieurs et des Architectes Turcs) qui connaissent très bien le problème de l'isolement carcéral et qui ont fourni moult rapports et documents à ce sujet. Les trois principales associations des droits de l'homme : l'İHD (Association des Droits de l'Homme), le TİHV (Fondation Turque des Droits de l'Homme) et Mazlum Der (une association humanitaire d'obédience musulmane à peu près équivalente aux associations de Secours Chrétien) ont fait front commun dans ce mouvement à leur tour. Et puis, ce furent les centrales syndicales du KESK et du DİSK, de loin les plus progressistes de Turquie, qui ont pris ouvertement position.

Behiç Aşçı recevant Yaşar Kemal
(photo : HalkınSesi.tv - 30 octobre 2006)

Là où le soutien en faveur de ces revendications fut le plus large fut quand les barreaux des principales villes de Turquie se sont exprimés pour soutenir leur collègue. Des personnalités comme Yaşar Kemal, qui est au demeurant l'écrivain le plus lu en Turquie, ont aussi apporté un soutien direct à Behiç Aşçı en se rendant à son chevet. Atilla Kart (CHP) membre de la Commission aux Droits de l'Homme de la Grande Assemblée Nationale de Turquie a même interpellé directement le ministre de la Justice à ce sujet [Bianet].

Soutien de l'étranger

Cette mobilisation unique dans le mouvement des grèves de la faim a attiré l'attention à l'étranger et plusieurs délégations se sont succédé, notamment l'une d'elle emmenée par deux avocats belges dont il a été question dans la presse française (voir l'article complet). Entre autres choses, une délégation de la Commission des Droits de l'Homme sur la Détention Arbitraire (Nations Unies) a été reçue par Behiç Aşçı comme l'a rapporté l'agence de presse Bianet.

Il est difficile d'être exhaustif mais il faut savoir que la solidarité envers Behiç Aşçı et les prisonniers politiques turcs a su s'exprimer aux échelons nationaux, régionaux ou locaux comme cette motion votée à l'unanimité par la Province de Florence par exemple.

Plusieurs députés européens ont pris directement position en faveur des revendications formulées par Behiç Aşçı lors de sa grève de la faim. Bernadette Bourzai (PSE) fut la première députée européenne à presser le ministre turc de la Justice a réagir par le biais d'une lettre. Par la suite, Feleknas Uca (GUE/NGL) qui connaît avantageusement les questions attenantes aux droits de l'homme en Turquie et qui travaille beaucoup sur les droits culturels en faveur des Kurdes ou sur la condition féminine, a envoyé à son tour une lettre au ministre. En outre, Marios Matsakis (ADLE) également de la commission mixte UE-Turquie comme les deux députées précédemment citées est intervenu à deux reprises en session plénière (le 23 octobre 2006 et le 11 décembre 2006), ce qui a eu le mérite d'entraîner une réaction de la part du président du Parlement.

Aujourd'hui

On aurait pu encore faire venir une délégation de Mars, que les choses n'auraient pas été plus avancées. La conception du pouvoir en Turquie ressemble infiniment plus à celle d'une volonté qui s'instaure du haut vers le bas qu'à une solution négociée. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le gouvernement à travers le ministre de la Justice a feint ne pas voir la mobilisation. La presse turque à grand tirage a généralement boycotté le mouvement et quand elle ne l'a pas fait, c'était pour agiter "la menace terroriste". S'il y avait des réclamations à propos des conditions de détention, ça ne pouvait être que pour donner un prétexte aux "terroristes", les clients des avocats mobilisés en l'occurrence, de faire des attentats [bruit qu'a fait courir le très nationaliste Hürriyet]. Jusqu'à la fin, le débat public a ressemblé à peu près à cela. À tel point que certains députés d'origines turques dont on taira le nom ne savaient rien du mouvement des grèves de la faim et si le mot tecrit n'avait pas été européanisé en izolasyon, ils se demanderaient encore de quoi on les entretenait.

En fin de compte, le 22 janvier 2007, dans un geste de dépit, le ministère de la Justice relâche une circulaire très générale sur la réglementation des prisons. Dans la partie consacrée aux activités communes, toutefois, les modifications prévues rencontrent les exigences des grévistes de la faim et le jeûne de la mort est interrompu pour la première fois en 7 ans.

Cette circulaire est d'ailleurs très explicitement mentionnée relativement aux prisons de type-F dans le dernier rapport de la Commission européenne (p.14 = 2.§2). C'est une victoire en demi-teinte. Victoire car il s'agit d'une reconnaissance implicite du problème de l'isolement dans ces prisons, ce qui n'avait jamais été le cas jusque là. Demi-teinte car ce rapport, il ne faut pas l'oublier, est un rapport sur les progès de la Turquie et qu'il part du postulat que la Turquie progresse. La circulaire est donc interprêtée sous cet angle.

En fait, si l'on se réfère strictement à la pratique, pour l'heure, la circulaire n'est toujours pas appliquée. Elle l'a été pendant quelques mois dans deux prisons (sur les treize, pour rappel) avant que les mesures promises par le gouvernement lui-même ne soient arbitrairement suspendues là aussi. Telle est la situation actuelle.

Dans une multitude d'autres affaires, la tactique politique turque a toujours été celle de faire croire à une réforme pour s'en tenir au statu quo. Faire miroiter un changement significatif, pour ensuite faire oeuvre de sabotage sur chaque mini-concession accordée auparavant. Comme ces pseudos droits culturels accordés aux Kurdes, salués dans le rapport de la Commission européenne en 2004, et qui se sont révélés être une coquille vide.

Dix heures de rencontre par semaine entre dix détenus n'est pas une mesure qui résoudra le problème général des conditions de détention dans les prisons turques et encore moins celui des incarcérations politiques. Sept ans de lutte civile en continue, plus d'une centaine de morts, des rapports accablants, des manifestations, des pièces de théâtre, des pétitions, des pressions politiques ; tout ça pour quelques lignes sur papier qui n'ont même pas force de loi et qui par-dessus tout ne sont toujours pas mises en pratique. Voilà, le bilan de ce qu'un mouvement citoyen a obtenu à ce jour du gouvernement turc, voilà pourquoi la mobilisation continue et pourquoi la page des grèves de la faim ne peut être tournée définitivement.

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“Fin à l'isolement dans les prisons de type-F”
Les familles de TAYAD

dimanche 6 janvier 2008

La question des prisons de type-F en Turquie (1)

Le problème de l'isolement carcéral et de l'incarcération politique demeure l'un de ceux les plus méconnus de Turquie. Il se trouve pourtant à la croisée des chemins de toute une série d'autres questions cruciales : question kurde, l'héritage du coup d'État de 1980 et l'impossibilité d'exister politiquement dans des pans entiers de la société civile.

"F-tipi"

L'isolement carcéral est une technique mise au point par les nazis à l'aube de la seconde guerre mondiale et qu'ils utilisaient contre ceux qui, à leurs yeux, représentaient une menace pour le régime. Ceux qui ont lu la nouvelle du romancier autrichien Stefan Zweig, "Le Joueur d'échecs", en partie autobiographique, comprendront aisément de quoi il retourne et quels sont les mécanismes insidieux utilisés pour détruire psychologiquement un prisonnier.
Par la suite, l'isolement carcéral a été remis au goût du jour, notamment par les États-unis qui le pratiquent désormais aussi bien à domicile qu'à Guantánamo.
En Europe, l'isolement carcéral se pratique dans des sections spéciales de prisons autant en Espagne qu'en Allemagne, a fortiori quand l'incarcération revêt une dimension politique comme pour le problème basque. Il est aussi pratiqué lorsque des méthodes d'incarcération spéciales échappant à toute règle explicitement prévue par la loi se mettent en place comme nous avons pu le constater en Belgique.

En Turquie, l'isolement est systématisé et pratiqué à grande échelle sur l'ensemble du territoire dans les fameuses prisons dites de "type-F". Il y en a 13 en tout. C'est un projet qui a été planifié et étudié par le régime depuis au moins une bonne vingtaine d'années dans le but de "discipliner" voire de "rééduquer" les militants récalcitrants après le coup d'État (il était déjà prévu explicitement dans la loi de lutte contre le terrorisme de 1991 - article 16). Cependant, son application systématique date de la fin de l'année 2000.

A l'heure où ces lignes sont écrites, il existe en Turquie des personnes arrêtées et écrouées depuis la seconde moitié des années 90 et qui n'ont jamais quitté la détention parce qu'elles ont été convaincues d'appartenance à une organisation illégale sachant que pour cela, il suffit d'avoir été surpris en possession de tracts interdits. Aujourd'hui, elles sont pour la plupart en type-F.

Marketing ministériel

Depuis les premières tentatives d'introduction de ce type d'établissement, le discours des gouvernements turcs successifs ont toujours été mensongers. Pour les rendre conformes avec leurs ambitions européennes, les prisons de type-F ont été présentées comme une "amélioration" eu égard aux autres types d'établissements pénitentiaires. Il est même possible que des fonds de préadhésions accordés par l'Union européenne aient pu servir à en financer la construction dans la mesure où toute une série de critiques existaient déjà sur les établissements "classiques" comme la surpopulation carcérale par exemple.

Il est bien évident que la construction de 13 prisons de type-F n'a pas été destinée à réformer l'ensemble du système pénitentiaire turc. De plus, il existe d'innombrables rapports d'ONG comme ceux de l'İHD, la principale association turque de défense des droits de l'homme, ou ceux de l'Union des Médecins Turcs (TTB) qui sont sans équivoques sur les conséquences d'une détention en type-F.

Non seulement, la prison de "type-F" n'est pas un stade évolutif dans le modèle de construction des prisons en Turquie puisque les autres établissements demeurent en activité mais en outre tout indique qu'ils sont réservés à une incarcération spécialisée, c'est-à-dire, principalement destinée aux délits politiques. Il n'y a aucun hasard à y retrouver essentiellement les militants pro-kurdes, ceux de la gauche non-nationaliste ou même des militants d'associations de défense des droits de l'homme.

Tout ceci est à mettre en contraposition avec le rapport d'enquête du ministère turc de la Justice dont il a été question en décembre dernier dans le quotidien today's zaman, soit la version anglophone du quotidien zaman très proche de l'actuel gouvernement, et qui affirme sans vergogne qu'aucune plainte au sujet de torture ou de mauvais traitement n'a été déposée durant les cinq dernières années (sic) ou même que les prisonniers qui auparavant protestaient contre l'incarcération en cellule d'isolement individuel ont montré qu'ils se sont adaptés à leurs cellules et n'en ont pas été particulièrement incommodés (sic).

L'information est tellement grossière et éhontée qu'elle semble n'avoir été produite qu'à destination de l'étranger. On ne retrouve par cette information dans la presse principale de langue turque. Il ne s'agit pas seulement d'un banal mensonge visant à présenter un beau bilan de la législature AKP, c'est surtout une preuve de mépris ouvertement affiché pour le combat mené par l'associatif turc et pour les souffrances subies par les prisonniers politiques ainsi que par leurs proches.

Il suffit littéralement de se baisser pour ramasser des contre-exemples. Ainsi, sur les 51 cas de torture recensés par l'İHD dans les établissements pénitentiaires pour le premier semestre de 2007, on peut citer ; Cem Dinç, le président général du Limter-İş (syndicat des chantiers navals), Halil Dinç, le directeur d'information de Özgür Radyo et un autre prisonnier du nom de Feyzullah Eraslan battus par des gardiens à la seconde prison de type-F de Tekirdağ le 15 janvier ; Ali Adıman et Ahmet Karakaya, tous deux d'origines kurdes à leur tour battus par les gardiens à la prison de type-F de Bolu au mois d'avril ou encore, à la même période, Emrah Yayla qui a été déshabillé de force par les gardiens de la prison de type-F de Kürkçüler et à qui l'on a fait subir la falaka (torture sur la plante des pieds). Il y a des dizaines d'autres cas mentionnées auquels viennent s'ajouter tous ceux dont on n'entendra jamais parler car l'information n'a pas pu se frayer un chemin à travers les filtres disposés autour de ces prisons.

Özkan Güzel a été arrêté en train de distribuer des tracts dans un quartier d'İstanbul à la fin des années 90. Pour cela, il a été condamné à plus de 20 ans de prison. Il a effectué quatre années dont les deux dernières en type-F. Il souffre aujourd'hui du syndrôme de Wernicke-Korsakoff car il a été alimenté de force suite à la grève de la faim qui lui a permis de sortir avant de rejoindre l'Europe où il a reçu l'asile politique.

Prisonniers politiques

Du point de vue de la loi turque, "type-F" ne désigne rien de particulier (cf : la loi au sujet de l'application des peines et des mesures de sécurité et sa traduction). On y parle seulement d'établissements d'application des peines fermés de haute sécurité c'est-à-dire le nec plus ultra du centre de détention. Il s'agit bien évidemment de la même chose mais ceci montre que, légalement, la prison de type-F n'est rien d'autre que le dernier degré de la sécurité carcérale.

Deux types de prisonniers peuvent se retrouver dans pareil établissement : ceux qui ont été condamnés à une peine de prison à perpétuité aggravée, un sophisme qui remplace "peine de mort" depuis son abolition, et ceux qui ont été condamnés dans le cadre de la fondation ou de l’administration d’une organisation à vocation criminelle ou dans le cadre de l’activité de cette organisation, en d'autres termes, toute personne convaincue d'appartenir à une organisation illégale [ibidem ; article 9 §2]. L'écrasante majorité du contingent de ces prisons appartient évidemment à la seconde catégorie qui sert entre autres de base légale à la criminalisation politique puisque les revendications en faveur de droits sociaux, économiques ou culturels sont souvent assimilées à du terrorisme. On peut donc dire que la lutte politique et sociale y est mise de facto sur un pied d'égalité avec la pire criminalité, et ce, indépendamment de la durée de la peine, comme le précise la loi.

Un autre aspect qui est explicitement évoqué dans la loi est la "rééducation" qui apparaît sous la forme de "méthode (ou programme) d'amélioration" [iyileştirme yöntemi] et qui consiste essentiellement en un abondant lavage de cerveau patriotique comme en témoignent souvent les anciens prisonniers. Il existe tout un mécanisme sournois de sanctions pour ceux qui le refusent, ce qui aggrave encore davantage la détention.

Un des effets pervers de la lutte contre l'isolement, pourtant absolument nécessaire pour arracher un peu d'humanité dans ce cadre particulièrement répressif, c'est qu'elle occulte - en partie au moins - la vérité fondamentale qui se dégage de cette pratique : l'immense majorité des prisonniers isolés le sont pour des raisons politiques.

Or, la vraie solution à ce problème ne pourrait être qu'une amnistie pure et simple. Et pour tout dire, telle que la situation se présente, on en est à des années lumières puisque dans la culture politique turque, la recherche du compromis équivaut à une abstraction insignifiante. Ce ballon de baudruche que constitue la discussion autour d'une nouvelle constitution civile (voir ce topic) révèle d'ailleurs exactement la même chose.

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