mardi 25 septembre 2007

L'acharnement de la Turquie contre ses opposants à l'étranger

Dans le présent procès qui mobilise beaucoup le Clea, il y a un élément qui ne passe pas inaperçu : la Turquie se constitue partie civile et emploie un avocat pour la représenter. Il est vrai que, vu son gabarit, l'avocat en question ne risque pas de passer inaperçu pour celui qui assiste au procès mais ceci n'est que boutade ;-)

Ainsi, l'État turc qui ne peut bien entendu pas être traîné devant la Justice belge comme justiciable pour ses nombreux crimes, feu la compétence universelle ou pas - et il y aurait matière à raconter ! - a toutefois la possibilité de se constituer partie civile contre ses propres opposants politiques dans un pays étranger, jouant ainsi le rôle du deuxième procureur.

Du moins, c'est ce qu'avaient estimé les juges précédents. À nouveau, les avocats de la défense ont demandé l'annulation de cette mesure spéciale, l'un des nombreux éléments qui font de ce procès, un procès d'exception le situant en dehors des normes juridiques habituelles. La décision autour de cet enjeu doit tomber bientôt. A suivre donc...

Ce qui est encore plus intéressant, c'est que cela s'inscrit dans un interventionnisme classique de l'État turc directement dirigé contre ceux qui le contestent en dehors de ses frontières.

Comment se concrétise cet interventionnisme ?

Outre les avocats qu'elle recrute pour attaquer ceux qui émettent de l'information nuisible à son image et à son processus d'adhésion, la Turquie s'est dotée du fameux article 301 du code pénal qui prévoit l'incarcération d'une personne si elle insulte la Turcité (sic!), la République, les institutions et les organes de l'État. Le troisième paragraphe de l'article prévoit également l'incarcération si l'insulte est émise d'un pays étranger par un citoyen turc. S'il est suspecté d'insulte contre son pays, ce dernier n'a pas intérêt à y retourner en vacances par exemple...

Le procureur turc Kemal Kerinçsiz a été rendu célèbre pour s'être spécialisé dans les poursuites lancées au nom de cet article. Ainsi, des personnalités telles que Orhan Pamuk, le prix Nobel de littérature, Baskın Oran, professeur de sciences politiques à Ankara et auteur d'un rapport sur les minorités (qui a été commandé par le gouvernement lui-même !) ou même Hrant Dink, intellectuel d'origine arménienne assassiné au début de l'année sont ou ont été poursuivis en vertu de l'article 301.

Dans le cas de Baskın Oran, parler de minorités dans un pays qui n'en reconnaît aucune a été assimilé à une insulte contre l'État. Orhan Pamuk, quant à lui, a choisi de quitter le pays...

De plus, il existe un nombre conséquent de mandats d'arrêt internationaux lancés par la Turquie contre les militants kurdes et ceux de la gauche non-nationaliste.

Zübeyde Ersöz est une journaliste kurde. Ses écrits sur les agissements de l'État turc au Kurdistan dérangent. Au début de l'année 2006, elle est arrêtée au Grand-Duché du Luxembourg. La raison : la Turquie a lancé un mandat d'arrêt international pour terrorisme à l'encontre de la jeune femme. Durant plusieurs semaines, elle est humiliée et enchaînée aux mains et aux pieds comme un animal. Un comité de soutien réunissant déi Lénk, des verts luxembourgeois et des intellectuels s'émeut de son cas et se rassemble autour d'elle. Elle sera finalement libérée le 1er juin 2006 et obtiendra même le statut de réfugiée politique peu après (European Left).

L'arrestation de Bahar Kimyongür aux Pays-Bas l'année passée n'a pas non plus été oubliée au sein du Clea. On sait aujourd'hui qu'il s'agit d'une opération coordonnée avec la Belgique qui visait à l'extrader vers la Turquie. Chose impossible depuis la Belgique, puisqu'il en possède la nationalité. Cette révélation a fait la une de la Libre Belgique et du Soir du 20 septembre 2006. Le président de la réunion en vue de son extradition vers la Turquie n'était autre que le procureur fédéral Johan Delmulle en charge dans le "procès du DHKC" ; un fait grave qui pourrait lui valoir virtuellement des poursuites sévères.
Le principal des arguments déployés par l'État turc devant justifier son extradition et rejetés par le juge hollandais dans un sursaut de bon sens : une manifestation contre l'ancien ministre turc des Affaires étrangères İsmail Cem venu faire l'éloge de la démocratisation en Turquie au Parlement européen le 28 novembre 2000 !

La Maison Populaire de Genève est une association fondée par des exilés kurdes qui s'est notamment distinguée en menant une série de dénonciations contre ce type d'arrestations arbitraires comme en Allemagne où Süleyman Şahin fut à son tour l'objet d'un mandat d'arrêt lancé par l'État turc. Lui, pourtant, avait obtenu le statut de réfugié politique en 1996. Après une mobilisation en sa faveur, il a été relâché à la fin de l'année 2006.
La même association a fait campagne autour d'un autre cas : celui d'Erdoğan Elmas, également réfugié, également réclamé par la Turquie mais non extradable en fin de compte sur décision du Tribunal fédéral suisse.

À peine le temps de souffler, que déjà un autre mandat d'arrêt, une autre arrestation, un autre cas - celui de Binali Yıldırım - remobilise l'association kurdo-hélvétique : à nouveau le statut de réfugié n'inquiète pas Ankara, à nouveau on retrouve exactement les mêmes motivations politiques mais là, la Turquie tente sa chance en Espagne... (ASSMP)


Enfin, en juin dernier, on a appris que désormais c'est Avni Er, militant turc de gauche arrêté en Italie lors de l'opération du 1er avril 2004, que la Turquie réclame. Encore une fois, il s'agissait de quelqu'un de nuisible pour l'image de démocratie respectueuse des Droits de l'Homme qu'elle tente d'acquérir. En effet, Avni Er gérait un site web à Pérouse où il diffusait de l'information sur les violations aux Droits de l'Homme que les militants turcs subissent (voir ce topic).


En tout, il y aurait un millier de mandats d'arrêt internationaux lancés par la Turquie dans le monde...

En réalité, choisir l'opposition revient souvent à choisir l'exil. Doğan Özgüden et İnci Tugsavul le savent bien. Ce sont certainement les réfugiés et opposants turcs les plus connus en Belgique. Ils ont quitté la Turquie après le coup d'État militaire de 1971 mais depuis maintenant plus de 30 ans ils réalisent sans relâche un travail d'information considérable par le biais de leur fondation Info-Türk.
Le 8 mars 2006, leur travail informatif sur la situation des Droits de l'Homme en Turquie a été récompensé par l'İHD [İnsan Hakları Derneği - Association des Droits de l'Homme]. Bien que leurs inculpations par l'État-major turc remontent à de très nombreuses années, l'État turc ne leur pardonne pas cet engagement et il leur a été impossible d'aller chercher leur prix à İstanbul puisque un mandat d'arrêt local court toujours. De la sorte, le message très clair que veulent véhiculer les autorités turques est que le chemin de la militance, de l'opposition et in fine de l'exil est une voie à sens unique...


D'ailleurs, ceux qui mènent une activité jugée opposée aux intérêts de la Turquie doivent vivre avec la peur des représailles à l'encontre de leurs proches vivant toujours au pays. C'est ce qui est arrivé à Derwêş Ferho et à son frère Medenî Ferho dont le père et la mère agés respectivement de 85 et 80 ans ont été sauvagement assassinés le 2 mars 2006 par des escadrons spéciaux et des gardiens de village après avoir reçu de nombreuses menaces à cause des activités militantes de leurs fils (indymedia.be). Derwêş Ferho est président de l'Institut Kurde de Bruxelles et son frère est écrivain et travaille pour Roj TV, une chaîne de télévision entièrement en langue kurmancî (kurde) qui émet depuis l'Europe mais formellement interdite en Turquie... Faire sous-traiter l'assassinat des contestataires ou de leurs proches par des bandes mafieuses d'extrême-droite est une pratique courante en Turquie, une pratique dont l'affaire Hrant Dink n'a été que la pointe médiatique bien visible.


Un autre exemple de cet interventionnisme turc à l'étanger : la réaction de Fuat Tanlay, l'ambassadeur turc de Bruxelles auprès du quotidien De Standaard et de l'agence de presse Belga.
Alors que l'Institut Kurde de Bruxelles venait d'être incendié pour la seconde fois par des nationalistes turcs et que des personnes d'origine kurde étaient prises à partie par les mêmes groupes, le diplomate s'est plaint dans une lettre du 17 avril dernier de la "désinformation" opérée à ce sujet par l'agence de presse à laquelle il reprochait "d'accentuer les différences ethniques" (Info-Türk). On reconnaît ici la très classique désapprobation du gratin turc de l'emploi du terme "kurde".
Quelques jours auparavant, le même Fuat Tanlay sonnait les clairons de la lutte contre le terrorisme et mettait en avant de son argumentation les pseudo-réformes spectaculaires de la Turquie dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Standaard pour... s'indigner que "Bahar Kimyongür le terroriste" ait le droit d'y publier son opinion et pour tenter d'obtenir la censure du journal. Ce devait être sans doute un trop plein de dépaysement...

De fait, les efforts pour le contrôle des esprits ne sont pas en reste non plus. Il faut savoir que dans chaque pays où une communauté turque est présente de manière significative, il existe généralement une représentation de l'Association de la Pensée d'Atatürk [Atatürkçü Düşünce Derneği] dont le travail consiste essentiellement à s'assurer que les dogmes kémalistes et le nationalisme turc soient bien assimilés par les expatriés. Toutes ces associations de par le monde sont directement gérées par une centrale depuis Ankara. Le culte obsessionnel et fanatique du portrait d'Atatürk et de l'Ay Yıldız, le drapeau turc, y est bien sûr de rigueur. À titre d'exemple, les manifestations nationalistes gigantesques d'avril et mai derniers en Turquie n'étaient autres que l'une de ses initiatives. Mais elle est aussi très active à l'étranger comme le 29 mai 2004 où l'Association de la Pensée d'Atatürk en Belgique [APAB] organisait une manifestation à Bruxelles contre un monument commémorant le génocide arménien (suffrage-universel.be).

De même, sur la toile, il existe toute une panoplie de sites qui n'ont d'autre ambition que celle de "rétablir la vérité sur la question arménienne", comprendre faire oeuvre de contre-information pour éviter par tous les moyens médiatiques possibles que le terme "génocide" ne soit employé à cet égard, et ce, jusqu'au ministère du tourisme turc (!)
Les sites négationnistes et les départements d'histoire financés par l'État turc à l'étranger et acquis à la négation de ce terme ne se comptent plus à tel point que l'historiographie dont la Turquie s'est dotée dans cette seule perspective fera grimacer l'historien Pierre Vidal-Naquet :

"De toutes les historiographies, la pire est évidemment l'historiographie d'État, et les États admettent rarement le fait d'avoir été criminels. [...] Mais les Turcs n'en sont pas là; ils offrent l'exemple même d'une historiographie de la dénégation. [...] Inutile donc de nous attarder sur une historiographie où tout est prévisible."

P. VIDAL-NAQUET, Les assassins de la mémoire, ch. V, Paris, 1995.

On le voit, la Turquie est un État qui dépense des moyens considérables pour lutter contre la plus petite opinion divergente qui viendrait ébranler son kémalisme rigide et monolithique : moyens pénaux, mandats d'arrêt via Interpol, menaces et crimes ignobles, instrumentalisation des communautés turques expatriées ; rien n'est épargné. Employer des avocats et se présenter comme "partie civile" (et donc "victime") est certes une réaction empreinte de cynisme, mais c'est surtout d'une banalité consternante dans ce déploiment totalitarisant.

Encore qu'il ne faille pas perdre de vue que les exemples donnés ici ne représentent en eux-mêmes qu'un échantillon réduit dans l'espace et dans le temps, c-à-d principalement centrés sur la zone du Bénélux et s'étant déroulés depuis ces deux ou trois dernières années. Rien d'exhaustif donc mais assez pour que l'on puisse tout de même en tirer la conclusion qu'il n'existe probablement aucun autre exemple au monde où ce type d'acharnement ne soit porté aussi loin.

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samedi 22 septembre 2007

La réalité turque au Parlement italien

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le député Francesco Saverio Caruso (Rifondazione Comunista, dans l'actuelle coalition gouvernementale) n'a pas la plume dans sa poche. Jeudi dernier, dans une question parlementaire écrite adressée au ministre italien de la Justice, il est revenu sur le cas d'Avni Er et de Zeynep Kılıç arrêtés et emprisonnés depuis plus de 2 ans en Italie sur base des nouvelles lois antiterroristes et sans qu'aucun fait criminel concret ne puisse leur être reproché (pléonasme ?).

Ce fut l'occasion de revenir sur la situation peu glorieuse des Droits de l'Homme en Turquie et sur la pratique très courante et sous-médiatisée de la torture dans ce pays.

L'attention a surtout été attirée sur le risque d'extradition pour Avni ou d'expulsion dans le cas de Zeynep :

[...]

La crainte pour Avni Er et Zeynep Kılıç est qu’à leur arrivée en Turquie, ils soient immédiatement incarcérés et torturés. Avni Er et Zeynep Kılıç ne peuvent pas être remis à la Turquie, pays dans lequel ils risquent leur vie ;


Selon les indications d’Amnesty International et de toutes les organisations internationales des Droits de l’Homme, encore aujourd’hui, dans les prisons turques, la torture et le viol sont pratiqués systématiquement : durant la période de détention sans qu’il y ait aucun contact avec l’extérieur, police et gendarmerie pratiquent à l’égard des détenus tout type de violence, y compris les électrochocs sur les parties génitales et sur les seins ;


En effet, le processus de démocratisation de l’État turc continue officiellement, bien que, dans la réalité, les Droits de l’Homme et les règles élémentaires de démocratie soient violés systématiquement ;


[...]

Le jeune député italien décrit quelques cas symptomatiques et écoeurants, l'impunité qui règne en maîtresse à l'égard des militaires et des gendarmes, le climat de peur, la réticence des procureurs à poursuivre des membres des services de sécurité.

Dans sa question écrite relativement bien étayée et longue, il revient aussi sur l'isolement carcéral avec une rare pertinence par rapport ce qui a pu exister jusqu'à maintenant dans les interventions de ce genre. Son ton tranche clairement avec la paranoïa relayée dans la plupart des médias italiens.

Est-il opportun de livrer deux exilés turcs à la lie de l'humanité exerçant dans ce pays et qu'ils dénoncaient quelques temps auparavant, indépendamment des normes les plus élémentaires du droit international ? C'est la très bonne question que pose Caruso.

Toutefois, la grosse inconnue reste la réaction politique de Clemente Mastella, le ministre de la Justice. Complice ou pas complice ?

La traduction entière de l'interrogation parlementaire de Caruso et le site de soutien à Avni et Zeynep.

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vendredi 14 septembre 2007

Procès du DHKC : recommencement du début initial de la suite

Gong! C'est reparti pour un tour. L'audience préliminaire annonçant la réouverture du procès du DHKC cassé en avril dernier a eu lieu hier.


Cette première audience qui n'en était pas vraiment une a aussi été marquée par la reprise de la campagne de la peur. Le plus gros fut quand même l'alerte à la bombe lancée contre les tribunaux d'Anvers et tombée "par le plus grand des hasards" le jour d'avant. Il va de soi que même le plus fou des militants accusés de terrorisme ne s'aventurerait par dans une "blague" de ce genre, à la veille de son procès.

Les médias turcs pro-gouvernementaux installés en Belgique se délectent de l'information comme BelTürk (voir la traduction) qui ne se prive pas d'indiquer que "les mesures de sécurité étendue prises continueront encore durant le procès de l’organisation terroriste DHKP-C et de ses membres". L'utilité de cette alerte à la bombe semble toute désignée...
Les autres médias belges ont saisi aussi l'opportunisme de la "coincidence". La palme de la désinformation revient toutefois à RTL qui indique que le DHKP-C est un mouvement d'extrême-droite. Hum... Hum... No comment.

Concernant les petites nouveautés, le procureur Delmulle croit enfin détenir la preuve ultime que Bahar Kimyongür est bel et bien un terroriste. Après l'émission de la RTBF dans lequel il disait "nous" en parlant des militants du mouvement turc, après la traduction/diffusion/narration d'un communiqué du DHKC qui faisaient de lui un Ben Laden maintenant, c'est une photo prise au Liban où Bahar Kimyongür tient un antique RPG. Mais le Liban, ce n'est pas la Belgique, trouver des vieux arsenaux y est chose aisée dans les mouvements militants étant donné le passé du pays. Quand on connaît l'habilité de certains marchands de peur à sortir les choses de leur contexte, cette photo est évidemment mal venue. Même si à ce moment-là, on ne pouvait savoir que des François-Xavier de Donnea ou des Delmulle allaient mettre en branle les nouvelles lois antiterroristes. Toujours est-il qu'un communiqué de presse a été émis pour recontextualiser ce qui s'avérait nécessaire.


En tous cas, nous avons eu encore une belle démonstration des rapports intimes qu'entretient le procureur Delmulle et les médias flamands. On se rappelle de l'annonce de la date du procès dans De Standaard bien avant que les intéressés eux-mêmes ne la connaissent. Ici, c'est la seconde fois qu'ils mettent la main sur une pièce du dossier, à savoir une autre photo. Le reportage de la VRT du 13 septembre :



Des supporters de l'organisation turque d'extrême gauche DHKP/C se sont rejoints à la Cour d'Appel d'Anvers pour soutenir les accusés. Fehriye Erdal demeure aux abonnés absents. Toutefois, l'homme qui l’a aidée à s'enfuir y était :
Musa Aşoğlu : “Je ne sais pas où se trouve Fehriye Erdal en ce moment”
Le Ministère public parle du DHKP/C comme d’une organisation terroriste qui veut renverser l'État turc, ce que doit aussi confirmer cette photo du chef du DHKP/C en Belgique avec un bazooka. En ce qui concerne le procès, aujourd'hui, seul l’agenda pour les prochaines séances a été déterminé. Une affaire difficile où les faits sont déjà vieux de 8 ans :
Maître Paul Bekaert : “Selon nous, la période de temps raisonnable dans laquelle une affaire doit être traitée et la date ont été dépassées depuis longtemps. Il y a eu bien sûr tellement d'évènements dans cette affaire comme vous le savez”
L'évènement le plus marquant a certainement été la disparition mystérieuse d'Erdal. Elle a su déjouer la Sûreté de l'État juste avant d’être condamnée à 4 ans de prison à Bruges.


Encore une fois, pas de faits matériels, pas de projets déjoués, rien de concret, tout cela n'est pas nécessaire. Par exemple, celui qui a un jour posé à côté d'un arsenal, d'une arme devient de facto un terroriste, indépendamment du contexte et doit être châtié par l'isolement et de longues années de prison. C'est l'essence même de la méthode Delmulle.

Sur la mise en scène maintenant : à l'instar de ce que nous avions déjà pu observer aux procès précédents, les agents de la Sûreté de l'État sont restés aux aguets, épiant, prenant des photos et téléphonant jusqu'à ce que la dernière des personnes présentes sur place soit partie.

Autre élément : toutes les personnes venues assister au procès ont du confier leur document d'identité à l'entrée. Pour ceux qui sont arrivés un peu en retard, cette "formalité" n'a subitement plus été nécessaire. A la fin de l'audience, les mêmes agents sont repartis avec une imprimante, un scanner et une caisse en carton...

Le fichage ciblé, la surveillance et la fouille systématique, les périmètres de sécurité aléatoires et sans finalité, l'alerte à la bombe "mystérieuse" de la veille, tout ceci participe bien entendu à créer un climat de suspicion, une ambiance sécuritaire et in fine la peur dont les médias se font les meilleurs relais dans l'opinion publique. De ce point de vue, le ton du procès d'Anvers ne se différencie en rien de ce qui s'était passé à Bruges, à Gand ou à Bruxelles lors de la Cassation.

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lundi 3 septembre 2007

L'Italie sur le point d'extrader un militant vers la Turquie

On l'ignore encore trop souvent mais le dit procès du DHKP/C en Belgique n'est pas un évènement isolé partant d'une manière ou d'une autre de la fameuse "affaire Erdal". Ce procès en Belgique doit essentiellement son existence à une opération datant de 2004 et qui s'est déroulée par ironie du sort un premier avril dans plusieurs pays européens. Cette opération est partie d'Italie et elle a impliqué différents pays européens dont la Belgique ainsi que la Turquie par la collaboration de leurs exécutifs respectifs.

Il ne fait plus aucun doute que la vocation première de cette opération était de frapper un grand coup dans les milieux de la gauche turque non-nationaliste qui avait un peu trop tendance à parler de choses pas très belles dans ce pays à l'aube de l'ouverture des négociations d'adhésion qui ont débuté un gros semestre plus tard.

On sait que le procès a été cassé en Belgique - le procès recommence en septembre - et ailleurs, Turquie compris, les militants ont tous été relâchés à la fin. Le point commun : la grossièreté des accusations, le mépris des normes les plus élémentaires de la démocratie.

L'italie ne fait pas exception sauf pour une chose : les militants au nombre de deux sont toujours en prison (!). Pire, ils risquent tous les deux de se retrouver en Turquie à terme puisqu'ils n'ont pas la nationalité italienne. La Turquie demande directement l'extradition pour l'un d'eux. Voici sa lettre écrite il y a un peu moins de deux semaines.


[Prison de Nuoro, Sardaigne, 24 août 2007]

Chers compagnons,

Je suis Avni Er, je suis un communiste turc et je me trouve depuis le 1er avril 2004 dans les prisons italiennes. L'État turc a demandé aux autorités italiennes mon extradition. Je voudrais vous dire quels sont les motifs pour lesquels mon extradition a été demandée et si ce qui m'attend a été accepté.

Quels sont mes crimes ?

Je suis un communiste. Je ne peux pas passer sous silence les massacres qui se déroulent dans mon pays. Je cherche à informer tous ceux qui défendent les Droits de l'Homme dans un monde d'inhumaines conditions et de massacres en Turquie. Je suis accusé d'avoir protesté contre le ministre des Affaires étrangères de Turquie au Parlement européen à Bruxelles. En fait, le ministre turc a été chahuté durant son discours au Parlement. Cette protestation était légitime et démocratique. Alors qu'il faisait son discours, quelques cartons ont été montrés portants les photos des corps des prisonniers brûlés durant l'une des nombreuses attaques militaires dans les prisons turques. Il s'agissait de photos des massacres survenus en 1999 à Ankara et ordonnés par le gouvernement que le ministre représentait. Une telle violence devait être dénoncée au monde entier. Même si je n'étais pas à la protestation, j'en suis totalement solidaire. C'est un devoir pour tous ceux qui défendent les Droits de l'Homme et la démocratie de protester contre les massacres de l'État fasciste turc.

[...]

Lorsque nous parlons de l'État fasciste turc, nous savons ce que nous disons et ce n'est pas une exagération ou de la démagogie. La Turquie est une terre sur laquelle l' "État" permet aux "chasseurs de tête" fascistes de collectionner des trophées consistants en des parties mutilées des corps des révolutionnaires qui luttent pour l'indépendance et l'égalité. Des douzaines de publications inspirées d'idéaux d'égalité, de justice et d'indépendance ont été retirées et censurées. Des milliers de révolutionnaires, communistes et démocrates ont été tués, emprisonnés, torturés. 30.000 Kurdes ont été massacrés et torturés seulement pour avoir revendiqué leurs propres origines et leur propre langue. Voilà l'État qui a demandé mon extradition.

La démocratisation de la Turquie n'est que basse démagogie. La Cour européenne (des Droits de l'Homme) elle-même a condamné plusieurs fois la Turquie pour ses politiques discriminantes et pour ses violations répétées des droits humains. Les révolutionnaires, les démocrates ne disposent d'aucune sécurité pour leurs vies; nous, nous n'avons pas de sécurité de vie en Turquie. En m'extradant, les autorités italiennes s'associeront au régime fasciste turc en devenant responsable des tortures, des traitements inhumains et dégradants auxquels je serai soumis.

C'est pourquoi, il faut que les autorités italiennes sachent que si elles tentaient de m'y transporter contre ma volonté, elles ne réussiront qu'à y envoyer mon corps sans vie.

[Avni]



La lettre entière de Avni écrite le 24 août dernier.

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vendredi 31 août 2007

Le nationalisme en Turquie

Lors du verdict en appel dans le procès du DHKP/C, désormais cassé, les juges avaient estimé que le coup d'État en 1980 et la répression de l'armée étaient légitimes face à leurs opposants de gauche, devenus subitement, pour rappel, de méchants terroristes.

Il est assez incongru que la Justice d'un pays statue sur le bien-fondé de la situation politique à l'étranger mais la décision revêtait surtout un caractère politique et idéologique. Les juges ne s'étaient pas contentés de sortir de leur rôle, ils avaient apporté franchement leur soutien à un programme politique en Turquie dont les conséquences sont multiples à l'heure d'aujourd'hui.

Qu'en est-il au fait de ce nationalisme distillé dans la population turque par les militaires et les kémalistes ?

Le 3 octobre 2005, France 2 avait diffusé une émission qui brossait un portrait généraliste mais assez complet de ce que représente le nationalisme en Turquie même si la chaîne n'échappe pas à la forme d'analyse "tout par le processus d'adhésion" dont je parlais la dernière fois et si chaque thème abordé mériterait un développement à part entière.

La première partie passe en revue : l'extrême-droite turque, les loups gris et leur principal parti, le Milliyetçi Hareket Partisi [Parti d'Action Nationaliste], le brainwashing que subissent les écoliers turcs chaque matin, le culte de la personnalité et le dogmatisme tissés autour d'Atatürk, également l'une ou l'autre pétasse d'İstanbul que l'on pourrait situer dans la tendance "nationalistes bohèmes", le succès "littéraire" d'un roman caressant la fierté nationale, Metal Fırtınası [Tempête de Métal], le jeu des médias dans le pays qui aime l'armée et enfin l'évènement que constitue le service militaire dans la vie de chaque Turc.




La seconde partie attire l'attention sur la situation au Kurdistan turc et sur les pleins pouvoirs des mafias locales entretenues par l'armée. Ces mafias sont mieux connues sous l'appellation de "gardiens de village". L'attention est ensuite braquée sur le poids de l'armée au sein de la société turque et sur sa morale. On y aborde aussi le négationnisme d'État concernant le génocide arménien. Le reportage revient finalement sur ce que certains sociologues turcs ont appelés "la culture du lynchage" [linç kültürü], notamment suite à la fameuse "affaire du drapeau" en avril 2005.




Les autres parties de l'émission et celle-ci peuvent être retrouvées sur la page consacrée de France 2.

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jeudi 23 août 2007

Les progrès démocratiques de la Turquie

Quand on aborde la question de la Turquie, par réductionnisme, le débat se limite généralement à tourner autour de son adhésion potentielle à l'Union européenne. Les interlocuteurs semblent en effet incapables de penser la Turquie autrement qu'en dehors du prisme de la construction européenne.

Dans le camp des "contre", on retrouve généralement les conservateurs partisans d'une Europe au background continental ou culturel unique et qui souvent vont réduire la Turquie à une entité religieuse différente.

Et dans le camp des "pour", on retrouve ce que j'appelerais les progressistes motivés qui dénichent les réformes démocratiques même là où il n'y en a pas pourvu de ne pas être taxés d'islamophobes à l'instar de leurs adversaires. Je schématise mais c'est un peu près ça et les exemples ne manquent pas.

Le problème de cette seconde catégorie, c'est qu'elle pose un certain nombre de postulats réputés toujours vrais : "la construction européenne est une bonne chose" ; "la Turquie suit une courbe positive de développement démocratique" voire même "la Turquie est une démocratie".

Quand on met en avant les violations flagrantes aux droits humains les plus élémentaires et l'injustice qui les accompagne : le coup d'Etat de 1980 et tout ce qui en découle, la guerre au Kurdistan turc qui a fait 30000 morts, les centaines de milliers de réfugiés internes, les tortures, l'isolement carcéral, l'oppression des minorités religieuses, idéologiques ou culturelles, l'impunité des militaires et policiers turcs - la liste est très longue - on obtient en général la réponse de patienter, d'attendre, de voir comment ce sera dans 10 ans : toujours meilleur qu'aujourd'hui évidemment.

Les partisans du "pour" à tout-va sont surtout de farouches évolutionnistes. "Tout État est une démocratie en devenir" ; "Aujourd'hui est meilleur que hier et moins bien que demain" ; etc... Ceci, bien sûr, indépendamment de la pertinence très faible de ces credos face aux réalités.

Les conséquences sont diverses : on relativise un certain nombre de phénomènes comme la torture pratiquée par les forces de l'ordre, on banalise et on tolère le nationalisme kémaliste, l'extrême-droite turque et du même coup leurs discours militaristes, bellicistes voire ouvertement racistes. Surtout, on passe à la trappe l'actualité des Droits de l'Homme en Turquie qui n'est pas particulièrement spectaculaire.

Précisément, qu'en est-il des évènements récents en Turquie ?

Pas plus tard que le 16 juillet dernier, un groupe de 157 militants de HÖC (Haklar ve Özgürlükler Cephesi - [litt.] Front des Droits et des Libertés), une plate-forme de gauche qui souhaitait dénoncer le manque d'indépendance de la Turquie par rapport à l'UE et aux Etats-unis et la poudre aux yeux que constituent pour eux les élections récentes, ont été arrêtés manu militari au pied du monument aux Droits de l'Homme à Ankara (!). 87 d'entre eux ont été mis en détention. Certains ont même été tabassés au sol et en public au point de mettre leurs vies en danger.

HalkınSesi.tv [la Voix du Peuple], une agence de presse qui fait partie de cette plate-forme, a relaté abondamment les faits et a publié de nombreux témoignages et photos de traces de torture sur les gens : 19.07.2007 ; 22.07.2007.

Les échos de cette histoire sont même remontés jusqu'au quotidien Radikal, un journal de la presse à grand tirage, qui évoque ces violences policières et en outre celle des gardiens de prison quelques mois plus tôt lors des dernières grèves de la faim. Radikal rapporte un témoignage dans lequel les soldats ont demandé aux personnes arrêtées de se déshabiller avant de les frapper tout en faisant écouter les coups à ceux qui attendaient. D'après ce témoignage, la torture à la falaka (torture pratiquée à l'aide d'un bâton sur la plante des pieds - site de l'AVRE) aurait été pratiquée quatre fois. Selon un autre : "La falaka a continué jusqu'à ce que nos plantes des pieds explosent et jusqu'à perdre connaissance. Ils frappaient sur les testicules, la tête et les reins. Les officiers donnaient les ordres. Quelqu'un levait les pieds et les officiers pratiquaient la falaka." Les femmes, dont on a eu les témoignages plus rapidement puisqu'elles ont été relâchées peu après l'arrestation, et les jeunes adolescents n'ont pas été épargnés par les coups et les bastonnades.

Tout aussi récemment, trois membres de la section d'Adana de l'İHD (İnsan Hakları Derneği - Association des Droits de l'Homme) - l'une des trois principales association de défense des Droits de l'homme en Turquie avec le TİHV et Mazlum-Der - ont été condamnés à 2 ans et 8 mois d'emprisonnement (article 215 du code pénal turc) pour avoir pris position sur des sujets tabous, en l'occurence les conditions de détention d'Abdullah Öcalan et l'opération militaire contre les prisons de décembre 2000. La Fédération Internationale des Droits de l'Homme (FIDH) lance aujourd'hui une campagne contre la confirmation possible en appel de cette condamnation.

Voilà, en somme, ce que l'on a pas trouvé sur la Turquie dans nos journaux bien pensants ces dernières semaines, l'attention étant focalisée sur Abdullah Gül, sa probable élection comme Président de la République et la tenue vestimentaire de sa femme...

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mardi 21 août 2007

Trois pistolets et du plastique retrouvés au camp sur le terrorisme du Clea à Modave...

Avec ce titre, tout compte fait, j'exagère à peine le climat de paranoïa antiterroriste que nous traversons. Le premier jour du week-end, par exemple, la police a procédé à "un contrôle de routine" en relevant les plaques d'immatriculation des participants : mise en situation garantie...

Ça reste pourtant assez anecdotique par rapport aux manoeuvres précédentes : présence policière proche à certaines de nos réunions, photographies et fichage des membres du Clea lors de certaines manifestations, présence de membres de la Sûreté de l'État lors de nos conférences de presse, etc..., etc... et est-ce vraiment bien tout ? On se le demande.

Mais qui peut donc bien orchestrer tout ça ?

Un petit indice peut-être : au lendemain de la Cassation du procès du DHKP/C, dans le journal de la RTBF - édition de 13h du 28 avril dernier, un certain procureur Delmulle utilisait la chaîne pour diffuser l'information selon laquelle la Belgique serait "une base arrière de camps d'entraînement terroristes". Sans plus de précision et en abusant du conditionnel, ingrédients élémentaires à l'instauration de tout climat de peur et de paranoïa.

En guise d'illustration, néanmoins, la RTBF diffusait une photo prise à l'occasion d'un camp de vacances familial annuel organisé par des familles de la diaspora turque non-nationaliste et plutôt à gauche (et, il va de soi, sans qu'aucune autorisation de la diffuser lui ait été donnée de la part des familles concernées, hum, hum). Faut-il chercher plus loin ?

Mise à part cela, notre week-end s'est parfaitement bien déroulé. Chaque portion de temps à pu être exploitée comme il se devait pour l'étude et la réflexion nécessaires sur les législations antiterroristes et leur application.



Parfois ce fut un tantinet rébarbatif... C'est que la lecture d'un extrait du moniteur belge, il faut bien le comprendre, ce n'est pas Harry Potter.

Morceau choisi :

ALBERT II, Roi des Belges,
A tous, présents et à venir, Salut.
(NDLR : ça c'était le meilleur passage, après ça se gâte)

"§2. [constitue, ... , une infraction terroriste ;]

4° la destruction ou la dégradation massives visées aux articles 521, alinéas 1er et 3, 522, 523, 525, 526, 550bis, §3, 3°, à l'article 15 de la loi du 5 juin 1928 portant révision du Code disciplinaire et pénal pour la marine marchande et la pêche maritime, ainsi qu'à l'article 114, §4, de la loi du 21 mars 1991 portant réforme de certaines entreprises publiques économiques, ayant pour effet de mettre en danger des vies humaines ou de produire des pertes économiques considérables;"

Voilà, tout ça un samedi matin en plein Shabbat et après avoir dormi dans un concert de ronflements. Si ce n'est pas faire don de soi pour la cause...

Par chance, un juriste confirmé en la personne de Jean-Marie Dermagne, avocat à la Ligue des Droits de l'Homme, est venu répondre aux nombreuses demandes d'éclaircissements et autres questions techniques de notre assemblée estivale.

Bien évidemment, c'est surtout l'article 137 §1er et ses interprétations possibles qui ont retenu notre attention mais d'autres aspects liés ont également été abordés : la violation du principe de légalité de la loi, soit son caractère flou dans la détermination de la peine ; la violation du principe d'une infraction/une peine puisque le qualificatif "terroriste" suffit à amplifier la contrepartie pénale d'une même infraction ; les possibilités d'atteinte contre le mouvement social et militant ; etc...

A l'instar de Jean Bricmont qui était venu discuter la veille sur le thème plus général de la liberté d'expression dans l'actualité récente, il s'est donc agi plus d'un séminaire que d'un cours ex cathedra.

La dernière soirée a été consacrée à une autre projection en comité restreint du film "Résister n'est pas un crime" de Marie-France Collard, Foued Bellali et Jérôme Laffont qui se sont remangé mille et une critiques, préférences personnelles et avis contradictoires, bref, toutes ces choses qui feraient renoncer à n'importe qui d'embrasser une carrière cinématographique.

Un exercice guère aisé mais néanmoins nécessaire pour assurer la bonne compréhension d'un film dont le thème demeure dense et complexe. Et y parvenir, croyez-moi, ça en fait du boulot.

Le week-end s'est achevé en passant en revue globalement la situation dans divers pays européens car la Belgique n'est bien sûr pas le seul pays concerné par l'évolution des lois liberticides. Non effectivement, le Clea n'aura pas chômé durant ces trois journées (du vendredi 17 au dimanche 19 août).

En conclusion, un week-end parfaitement bien rôdé et réglé comme du papier à musique grâce aux efforts persévérants de Nadine Rosa-Rosso et de Luk Vervaert. Trois jours salutaires en soi comme première réunion d'envergure avant la dernière ligne droite vers le nouveau procès qui débutera le 27 septembre prochain...

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mardi 14 août 2007

Plus qu'un millier de mots...

Superbe image dans le Hürriyet d'hier que je tenais à faire partager ici :


Qui est qui ?

Sebahat Tuncel a vécu une expérience peu ordinaire. Elle est passée directement de la case "prison" à celle "fauteuil de députée" au lendemain des élections turques, le 22 juillet 2007 dernier.
Grosso modo, elle est d'origine kurde et militante progressiste de la question kurde. Bien entendu, cela lui a valu les soupçons habituels de séparatisme, soit le paroxysme de l'horreur pour tout Turc nationaliste qui se respecte. Comme souvent dans ces cas-là, elle a été accusée "d'appartenance" à une organisation "terroriste" (dans son cas, le PKK) et ensuite condamnée à la prison en vertu des lois antiterroristes. Il faut dire que, dans ce domaine, la Turquie est à la pointe. Élue en juillet dernier alors qu'elle était candidate à İstanbul, grâce à son immunité parlementaire, la voilà sortie de prison.

Devlet Bahçeli est le président du parti d'extrême-droite par excellence en Turquie ; le MHP (Milliyetçi Hareket Partisi - Parti de l'Action Nationaliste). Toute sa campagne électorale a été battie sur la peur, les arguments sécuritaires et l'antiterrorisme, c'est dire. En quelque sorte, il représente l'idéologie kémaliste d'État nauséabonde à cause de laquelle beaucoup de gens sont torturés, arrêtés et mis en prison.

En voilà un beau contraste !

Alors, je sais bien qu'une image est éminemment subjective, qu'elle prolonge l'instant, que si ça se trouve elle se grattait l'oreille une seconde avant ou une seconde après... ou qu'elle ne fait peut-être qu'admirer les lustres de l'assemblée nationale... On peut imaginer tout ce que l'on veut mais vu le contexte de fond je ne peux pas m'empêcher de relever ce regard qui en dit long, très long.

Sebahat Tuncel est aussi l'une des députés du DTP pro-kurde (Demokratik Toplum Parti - Parti du Rassemblement Démocratique) à ne pas avoir serré la main de l'un de ces députés fascisants du MHP et à ne pas les avoir applaudis le jour des prestations de serment, chose faite par certains de ses collègues pour des raisons politico-politiciennes (!).

Mutatis mutandis, il faudrait imaginer des députés Groen! allant saluer les membres du Vlaams Belang, le premier jour de la législature et applaudissant à leurs prestations de serment. DTP ce n'est pas Groen! mais ça ne passerait certainement pas inaperçu non plus.

Certaines rumeurs circulent déjà à propos de la levée de l'immunité et la réincarcération de cette jeune femme courageuse et déterminée.

En attendant, ce regard, c'est un peu celui de tous les innocents derrière les barreaux face au nationalisme kémaliste.

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samedi 11 août 2007

Nos amis les journalistes turcs

Nous n'allons pas quitter le sujet du documentaire de Marie-France Collard, Jérôme Laffont et Foued Bellali. Que disions-nous déjà ? "Indépendant", "non partisan" ?

En fouinant un petit peu sur le net, j'ai trouvé un article de la presse turque qui relatait la projection en avant-première du film dont il était question. Défenseurs de l'indépendance et de l'information non partisane, attachez vos ceintures !

Celui qui n'a jamais lu un article turc dans sa vie saura probablement mal ce qu'est une presse nationaliste acquise à un régime répressif, où les méthodes critiques sont passées à la trappe avec légèreté. Et je ne pense pas exagérer...


Fikret Aydemir, un journaliste turc vivant en Belgique parvient à cumuler tous les critères qu'un article du genre peut receler :
- informations non vérifiées
- déformation des faits
- mensonges
- brainwashing


Bien sûr, il existe aussi des journalistes turcs pertinents et professionnels, heureusement, mais il faut quand même admettre que ce sont de petites perles isolées.

F. Aydemir qui n'en fait pas partie nous pond un bel échantillon de ce que produit régulièrement une presse habituée à réciter les mantras sécuritaires du pouvoir.

Voici la traduction de l'article du journal turc Sabah [Le Matin] datant du 30 juin dernier :

Ils en ont fait leur documentaire !

Des associations des Droits de l’Homme ont produit un film documentaire pour Bahar Kimyongür, porte-parole de l’organisation terroriste DHKP-C et jugé avec Fehriye Erdal. Dans le film, le membre de l’organisation terroriste est présenté comme un combattant de la liberté…

Parmi les associations notables des Droits de l’Homme, le “Comité pour la Liberté d’Expression” a réalisé un documentaire qui dit de Bahar Kimyongür, porte-parole de l'organisation terroriste, qu’il est un héros en prenant comme excuse la liberté d’expression. Dans le documentaire titré “Résister n’est pas un crime”, Kimyongür est présenté comme un combattant de la liberté.

On l’a montré au cinéma

Dans le documentaire soutenu par le centre associatif citoyen Bruxelles Laïque, considéré comme un établissement non-officiel du Parti Socialiste, le cinéma Nova et la maison de production Vox, on y critique la loi antiterroriste que l’Etat belge a enteriné en décembre 2003 suite aux attentats du 11 septembre visant les Etats-unis. Le Comité pour la Liberté d’Expression de Belgique met l’accent sur le fait que la loi antiterroriste en question est une entrave aux libertés d’opinion et d’expression. Les responsables que nous avons rencontrés chez Bruxelles Laïque ont déclaré qu’ils soutenaient le documentaire “Résister n’est pas un crime” dans le cadre de projections cinématographiques mensuelles.

Une considérable réaction

Le fait que l’on ait réalisé un documentaire au sujet d’un militant du DHKP-C que l’Union européenne et la Belgique ont admis être une organisation terroriste a aussi engendré de la colère parmi la communauté turque vivant en Belgique. Kimyongür a été jugé avec Fehriye Erdal que la Turquie accuse d’être mêlée à l’assassinat de Sabancı. Suite à la décision d’emprisonner Erdal, il a aussi apporté son soutien pour faire perdre sa trace lorsqu'elle a fui.


Information non vérifiée :


Le plus gros quand même c'est l'aide de Bahar Kimyongür à la fuite d'Erdal. La presse flamande - et Fikret Aydemir est néerlandophone (!) - a publié les détails de sa fuite dans une interview accordée à Musa Aşoğlu après l'arrêt de la Cour de cassation du 19 avril dernier. Ce genre d'énormité n'aurait pas pu être écrit s'il en avait tenu compte, ...à moins qu'il ne s'agisse que d'une confusion volontaire.

Pêle-mêle, mensonge et déformation :

Les membres de Bruxelles Laïque et plus généralement les adhérents au Mouvement Laïque seront ravis d'apprendre qu'ils ne sont en fait que les potiches du PS... :-)

Quant à la colère de "la" communauté turque, elle sort tout simplement de l'imagination du journaleux. "La" communauté turque indignée - comprendre son extrême-droite nationaliste - n'a montré tout simplement aucun signe d'indignation nulle part. Il aurait déjà fallu qu'elle soit informée de la projection et vu la relative discretion de la chose...

Lavage de cerveau :

Ça, c'est le chocolat pour la fin : quatre fois l'expression "organisation terroriste" sur une article de trois petits paragraphes, c'est pas mal même si ce n'est pas le record. Par gentillesse, je ne compte pas les deux "terroriste" dans "loi antiterroriste".
Ce n'est malheureusement pas un cas particulier mais un fait général dans la presse turque où de nombreux militants sont d'ailleurs déclarés "terroristes" bien avant leur procès, même s'il s'agit généralement de procès bidons.

Un jour, je vous parlerai de Zeynep Özgür dont on en vient à se demander si c'est véritablemet une journaliste turque ou même une journaliste tout court.

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mardi 7 août 2007

Leçon de déontologie

Pendant plusieurs mois, le Clea a été suivi par une équipe cinématographique professionnelle afin de réaliser un documentaire sur son action de soutien aux prisonniers politiques en Belgique, à la suite des procès contre les sympathisants présumés du DHKP/C.

C'est aussi une belle occasion de saluer le travail de Marie-France Collard, Jérôme Laffont, Foued Bellali et de tous leurs autres collaborateurs qui n'ont pas ménagé leur énergie pour réaliser un projet au fondement essentiellement bénévole.

Le documentaire - "Résister n'est pas un crime" - avait déjà été projeté, en avant-première pourrait-on dire, le 31 mai dernier au cinéma Nova. En réalité, il s'agissait surtout d'un visionnage critique par les principaux intéressés puisque le film n'est pas encore terminé ; la finition et les diverses transcriptions sont toujours à l''ouvrage.

Or, pour terminer ce travail, certaines images de la première chaîne francophone du pays auraient pu être très intéressantes... auraient... car les responsables du service des archives de la RTBF en ont décidé autrement et nous ont imposé un veto froid et "cordial". Enfin, "cordial", c'est eux qui le disent. Lisez plutôt ce qui a été répondu à notre membre qui en a fait la requête :

Madame,

Après lecture de votre courriel et consultation de votre site Internet, je me vois au regret de ne pouvoir répondre favorablement à votre demande.

Vous n'êtes pas en effet sans savoir que les sujets traités par le Journal Télévisé le sont dans le respect d'un code de déontologie. Or, je ne retrouve dans votre littérature aucune indication que ce code nous soit commun.

La mention au générique de la source des images, mention que nous aurions évidemment exigée quel que soit le type d'accord que nous aurions pu trouver, me semble insuffisante pour garantir une utilisation indépendante et non partisane de notre matériel.

En l'absence de ces garanties, je ne suis pas vendeur.

Cordialement

Benoît BALON-PERIN - Directeur de l'Unité de Programmes Info-sports TV RTBF


De ces lignes, on doit en déduire que l'utilisation indépendante et non partisane devrait refléter ce fameux code de déontologie auquel l'équipe aurait du se soumettre pour mettre la main sur le précieux trésor.

Premièrement, une équipe de documentaire n'est pas une équipe journalistique qui devrait tendre vers quelques objectivités utopiques pour la forme. Ensuite, il est étrange de la part de quelqu'un qui met tant en avant la valeur "indépendance" de demander la soumission à un code. La contradiction est parlante.

Si l'équipe est bénévole, qu'elle ne compte pas ses efforts et son temps, qu'elle fait face à un deficit de moyens, c'est précisément parce qu'elle n'a pas de leçon d' indépendance à recevoir.
Qu'on se le tienne pour dit.

Un "allez vous faire foutre" plus tacite aurait fait monter le niveau de la réponse et baisser celui de l'hypocrisie.

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