
A l’occasion de son 23e anniversaire, le groupe musical légendaire Yorum vient de sortir son 20e album.
Cette fois, le groupe militant anatolien se présente devant ses fans avec de nouvelles mélodies, de nouvelles tonalités en respect du principe qui consiste à « appréhender le présent sans oublier le passé pour mieux aborder l’avenir ».
Toujours plus audacieux dans l’expérimentation des mélodies rock, « Grup Yorum » se risque à pratiquer pour la première fois et avec brio le genre hip-hop.
Sur le plan du contenu, le groupe Yorum reste fidèle à sa mission historique : incarner la voix des peuples en lutte contre la tyrannie et semer l’espoir pour un monde de justice, de liberté et de dignité.
Le groupe dédie entre autres une élégie poignante à Abir Kassem Hamza Al-Janabi(Abir’e agit), cette petite irakienne de 14 ans violée par des soldats américains puis brûlée vive et exécutée avec sa famille. La voix de la cantatrice trempe dans les larmes et le sang du martyre du peuple irakien avant de céder sa place à une explosion de colère anti-impérialiste intitulée « Amérique tire-toi », (Defol Amerika). Il s’agit d’un hymne chanté par une chorale qui regroupe pas moins de 70 vedettes de la chanson anatolienne.
Les 122 héros de la résistance carcérale sont également à l’honneur dans une ballade intitulée « Serment sur votre amour » (Sevdaniza and olsun).
Parmi eux, Ibrahim Erler, l’ « amoureux de la rose » (Güle Sevdali), ce révolutionnaire d’origine tsigane qui fut grièvement blessé durant l’assaut militaire du 19 décembre 2000 dans les prisons, revit à travers une mélodie rom baignée du son irrésistible de la clarinette. Cet hommage à Ibrahim est encore plus bouleversant lorsque l’on se rappelle que durant l’assaut, il perdit tous ses doigts et qu’il succomba à ses blessures le 18 septembre 2001 après s’être immolé par le feu dans sa cellule de la prison de type F de Tekirdag, pour protester contre l’assassinat par la police de quatre de ses camarades dans le quartier d’Armutlu.
La légèreté de la mélodie n’atténue pas pour autant la charge voire la décharge émotionnelle que provoque le drame évoqué avec pudeur.
De même, les mots de tendresse que l’humoriste immortel Aziz Nesin (1915-1995) adresse « à nos enfants » (Cocuklarimiza) ne laisseront sans doute personne, indifférent:
Si je pouvais pleurer, tant pleurer les enfants,
Qu’il ne vous reste plus une seule larme.
Si je pouvais frissonner, tant frissonner les enfants,
Que vous n’ayez plus jamais froid.
Si je pouvais souffrir, tant souffrir les enfants,
Qu’il ne vous reste plus, vraiment plus une seule douleur.
Si vous pouviez rire, tant rire les enfants,
Qu’il n’y ait plus, vraiment plus personne qui soit encore triste.
Avec « notre mère est une » du poète militant Enver Gökçe (1920-1981), Grup Yorum rend également hommage à la fraternité entre les peuples et particulièrement entre les peuples turc et kurde.
Pour atténuer la souffrance, l’humour est souvent le meilleur exutoire. C’est sans doute dans cette optique que le Grup Yorum a recouru à la « joute » (atisma) une forme musicale très appréciée en Turquie. Dans ce cas-ci, un gratte-ciel arrogant nargue des masures de bidonvilles qui sont loin de se laisser faire…
Ensuite l’inoxydable Comandante Che Guevara de Carlos Puebla est chanté dans un espagnol aux accents turcs rythmé du saz anatolien.
Décédé en exil en août dernier, un autre leader qui marqua à jamais l’histoire sociale de la Turquie est à l’honneur dans cet album. « Nous serons toi » (Sen olacagiz) promet la chanson qui lui est dédiée.
Par ailleurs, le groupe chante un poème de Ümit Ilter, monument de résistance actuellement incarcéré à la prison de type F de Bolu. Ümit Ilter y raconte son enfance de manière cocasse et sa désillusion après avoir réalisé que Superman n’était pas forcément l’ennemi du mal et que Washington ne désignait pas uniquement une variété d’oranges…
« Sans résignation » (Basegmeden) est comme tous les précédents albums du groupe, un florilège d’émotions exaltant l’amour pour l’humanité et pour les lendemains qui chantent.
Chaque âme sensible et solidaire y trouvera certainement son coup de cœur.
lundi 8 décembre 2008
Grup Yorum sort un nouvel album: "Sans résignation" (Başeğmeden)
Vient de paraître: Turquie, terre de diaspora et d'exil
Histoire des migrations politiques de Turquie
Prix de la Fondation Info-Türk
S’il est une douleur qui unit les Turcs, les Kurdes, les Arméniens, les Arabes, les Juifs, les Assyro-Chaldéens, les Musulmans sunnites, les Alevis et les Yézidis de Turquie, c’est l’exil.
Ce livre retrace l’histoire des mouvements migratoires en partance et à destination de l’Anatolie. Il analyse en particulier l’exil politique provoqué par les juntes militaires turques de 1971 et 1980. Il décortique le contexte de la “guerre froide” qui amena les généraux turcs à éradiquer les divers courants de gauche, principaux sujets à l’exil. Il décrit ensuite la vie associative des communautés diasporiques et transnationales engendrées par la répression militaire ainsi que le point de vue et l’attitude des mouvements de résistance antifascistes à l’égard de l’exil.
Enfin, l’auteur présente une catégorie particulière d’exilés à laquelle il adhère lui-même : celle des “demi-exilés”, ces enfants d’immigrés de la deuxième ou de la troisième génération, dotés de la double nationalité, mais recherchés dans le pays d’origine de leurs parents à cause de leur “activité dissidente”.
Ce livre démontre avec pertinence le caractère inéluctable des diverses formes d’émigration à partir de la Turquie en l’absence d’une démocratisation sincère et radicale de ce pays.
Né en 1974 à Bruxelles, Bahar Kimyongür est licencié en archéologie et en histoire de l’art. Il milite pour la défense des minorités et l’émancipation sociale en Turquie, un engagement qui lui vaut d’être poursuivi et harcelé sous l’accusation abusive d’activité terroriste par le Parquet fédéral belge ainsi que par le régime d’Ankara.
Pour commander le livre: commandes@couleurlivres.be
ISBN 978-2-87003-509-2 / novembre 2008
136 pages / format 15*22 cm / 15 euros
mardi 25 novembre 2008
Enième opération d'intimidation de l'Etat allemand contre des militants turcs
Le communiqué ci-dessous de l'association démocratique visée par la répression policière de l'Etat allemand, nommément la Fédération anatolienne, se passe de tout commentaire.
Que veut l’Etat allemand ?
Que recherchent les procureurs allemands qui s’en prennent à des associations démocratiques ?
Le 5 novembre 2008 à 7h du matin, les portes d’associations situées à Cologne, Dortmund et Duisburg et liées à notre Fédération ainsi que celles de la centrale de notre Fédération ont été éventrées par la police allemande, le matériel détruit, l’argent, les ordinateurs et les appareils photo et autres accessoires saisis.
Au total, trois de nos amis, dont la présidente de notre Fédération, ont été arrêtés et mis en examen. Les perquisitions ont duré plusieurs heures. Même les visiteurs de nos associations n’ont pas été épargnés : ils ont été contrôlés et leur accès à nos locaux, entravé.
Auparavant, nous, membres de la Fédération anatolienne, avons subi de nombreuses agressions illégales de la part de l’Etat allemand. Et malgré tout le tapage qui a entouré ces multiples perquisitions, à ce jour, pas un seul inculpé n’a été puni suite à celles-ci. Cela montre bien le caractère arbitraire de ces rafles.
Depuis sa création, la Fédération anatolienne se veut être la voix de nos concitoyens vivant en Europe. Elle a toujours été aux côtés et à l’avant-garde de la lutte pour les droits démocratiques, sociaux et culturels. Elle a contribué à amplifier la voix des victimes des lois discriminatoires et racistes. A travers la mise sous silence de la Fédération anatolienne, c’est toute une population que les autorités veulent faire taire. Nos trois camarades aujourd’hui arrêtés ont ardemment milité pour faire entendre les sans-voix. C’est manifestement la raison pour laquelle l’Etat allemand tente de les criminaliser sur base de la même rengaine de « l’antiterrorisme » et de lois franchement terroristes.
Les associations qui ont été aujourd’hui saccagées par la police, ont pourtant été créées en vertu de la loi allemande et ont mené une activité tout à fait démocratique. Qui plus est, les camarades arrêtés vivent légalement en Allemagne dans des domiciles connus.
Les mandats de perquisition donnent l’impression que ceux-ci ont été concoctés par les procureurs fascistes de l’Etat turc.
Il est grand temps que l’Etat allemand cesse de réprimer les militants associatifs et de s’ériger en porte-parole de l’Etat turc. Il est temps pour lui de respecter ses propres règles de droit avec équité.
Nous demandons la libération immédiate de Nurhan ERDEM, Cengiz OBAN et Ahmet İSTANBULLU dont l’arrestation ne repose sur aucune base légale.
Quoique nous soyons les cibles actuelles de cette répression, en réalité, ce sont les libertés d’opinion et d’organisation qui sont menacées. Par conséquent, nous attendons de l’opinion publique démocratique qu’elle s’oppose à ces agressions et qu’elle joigne sa voix à la nôtre.
Stop à la répression contre les associations démocratiques.
Stop aux violations de la liberté d’expression et d’association.
Liberté pour nos camarades.
Fédération anatolienne (Anadolu Federasyonu)
Cologne, le 5 novembre 2008
Une nouvelle affaire Engin Ceber ?
Le sang d’Engin n’a pas encore séché que deux militants de gauche, Ileri Kizilatlun (inculpé DHKP-C) et Fehmi Capan (inculpé MLKP) ont été battus par des militaires à la prison smyrniote de Kiriklar.
L’administration Erdogan osera-t-elle encore proclamer la « tolérance zéro pour la torture », un slogan auquel de nombreux démocrates avaient naïvement cru durant la campagne électorale qui s’était soldée par une victoire écrasante du parti de l’actuel premier ministre ?
Nous publions ci-dessous le communiqué de deux ONG turques (IHD et ÇHD) relatif aux supplices que les deux militants ont subis le 3 novembre dernier, durant leur transfert à l’hôpital.
Nouveau cas de tortures et de mauvais traitements dans les prisons
Le 3 novembre 2008, les détenus Ileri Kizilaltun et Fehmi Capan incarcérés à la prison de type F n° 1 de Kiriklar, ont été sauvagement tabassés par les militaires d’abord dans le véhicule pénitentiaire puis en prison.
Le lendemain, des avocats membres de la section d'Izmir de l'Association des juristes progressistes ont rencontré Kizilaltun et Capan et par la même occasion, ont dressé un rapport sur les mauvais traitements qu'ils ont subis.
D’après les récits de Kizilaltun et Capan :
Dans le véhicule les menant à l'hôpital, ils auraient été frappés à la tête par 8 à 10 soldats et deux sergents agissant sous les ordres d’un lieutenant. Les nombreuses traces de coups que les avocats de l'Association des juristes progressistes ont pu observer sur leur visage confirment les témoignages des deux victimes.
Apres les avoir plaqués et battus au sol, les militaires les auraient été traînés hors du véhicule par les pieds, de manière à ce que leur tête cogne les marches métalliques du véhicule.
Les gendarmes les auraient ainsi traîné Kizilaltun et Capan jusqu'au point de fouille et auraient continué à les frapper dans cet endroit, à l’abri de toute camera de surveillance.
Kizilatun et Capan auraient ensuite été traînés jusqu’à l'entrée de la prison puis auraient été jetés devant le portique à rayons X.
Ils auraient eu les mains menottées tout au long de leur calvaire.
Suite aux coups qu’il a reçus, Capan aurait perdu connaissance.
En raison des coups que les militaires leurs auraient porté à la tête :
Le visage d'Ileri Kizilaltun est recouvert d’ecchymoses et la tête, de contusions.
L’œil gauche de Fehmi Capan est gonflé. Les avocats ont constaté des plaies et des points de sutures sur sa tête et son front.
Les avocats ont pu voir tout cela durant leur visite dès le lendemain des faits.
Privés de soins médicaux
Malgré leur état de santé critique, ils auraient été relevés comme un sac de pommes de terre alors qu’ils gisaient devant le portique à rayons X puis pour être emmenés à l’infirmerie.
Malgré le fait que leurs blessures nécessitaient une hospitalisation urgente, il leur a fallu attendre 3 heures avant l’arrivée de l’ambulance.
Aux urgences, ils n’ont été auscultés que superficiellement. La radiographie de leur tête n’aurait pas été effectuée et ils n’ont pas bénéficié de soins médicaux.
Kizilaltun et Capan auraient tenté d'expliquer aux personnes qui les entouraient que malgré les tortures qui ont subies, ils n'ont reçu aucun soin à l'hôpital.
Mais pour les empêcher de parler, on les aurait bâillonné avec une bande adhésive pour colis.
Etant parvenus à s’en débarrasser, on leur aurait ensuite enfoncé un rouleau de gaze dans la bouche.
Après leur hospitalisation formelle, ils auraient été remis en cellule sans faire l’objet d’une enquête judiciaire.
Kizilaltun et Capan doivent-ils se considérer comme des personnes chanceuses pour avoir survécu à leurs mauvais traitements ?
Les prisons restent à ce jour encore une plaie ouverte.
Avant que n’éclate une nouvelle affaire Engin Ceber et que d’autre détenus comme Kizilaltun est Capan ne soient battus, l'opinion publique se doit de se tourner vers les prisons et inciter les autorités à agir de manière responsable.
Nous invitons donc les autorités à prendre les mesures nécessaires afin que Kizilaltun et Capan soient immédiatement soignés et à poursuivre les auteurs de ces actes.
Le 5 novembre 2008
Association des droits de l’homme (IHD)
Section d’Izmir
Association des juristes progressistes (ÇHD)
Section d’Izmir
jeudi 20 novembre 2008
« J’ai tué près de 1.000 personnes »


Photo: Escadrons de la mort à l'oeuvre durant le massacre de Gazi en mars 1995
Gageons toutefois que cette info éclairera ceux qui douteraient encore du caractère terroriste et fasciste d’un Etat qui est à l’image de ses agents sanguinaires sans foi ni loi.
C’est Korkut Eken qui fera de lui une machine à tuer. Carkin est d’abord envoyé dans les provinces kurdes pour éliminer les militants du PKK. Après avoir fait ses armes dans la guerre contre les patriotes kurdes, il est rappelé à Istanbul pour liquider les militants du Devrimci Sol (le mouvement qui en 1994, deviendra le DHKP-C).
Première mission, l’opération de Nisantasi menée le 11 juillet 1991 au cours de laquelle 11 militants du DHKP-C sont exécutés. La Cour européenne des droits de l’homme condamnera la Turquie pour cette opération meurtrière qualifiée d’ « exécution extrajudiciaire ». Dans sa deuxième opération urbaine, menée dans le quartier de Ciftehavuzlar à Istanbul, Carkin assassine le 17 avril 1992 trois figures importantes du DHKP-C dont Sabahat Karataş, l’épouse du secrétaire général du mouvement révolutionnaire[1].

Photo: Eda Yüksel et Sabahat Karataş, deux militantes du DHKP-C exécutées par Ayhan Carkin et ses sbires le 17 avril 1992
Après chaque opération, il est traduit en justice puis acquitté…
Le 13 août 1993, il participe au massacre de Perpa, une opération contre le DHKP-C menée dans un centre commercial stambouliote : 5 morts. Le corps de Selma Citlak, la caissière d’une cafeteria sera retrouvé criblé de 18 cartouches. Après ses exécutions, Ayhan Carkin déposait souvent un revolver au côté de sa victime.
Il exécutera plusieurs dizaines d’autres militants du mouvement : le 14 juillet 1992, Nurten Demir et Ismail Akarçesme à Kasimpasa (Istanbul), le 23 avril 1992, Ibrahim Yalçin à Kartal (Istanbul), le 24 mars 1993, Ibrahim Yalçin Arikan, Avni Turan et Recai Dinçel à Bahçelievler (Istanbul), le 10 avril 1996, Mustafa Bektas et Muharrem Karakus à Göztepe (Istanbul), …
Ayhan Carkin, le « Rambo turc » comme le surnomme la presse, aurait également trempé dans le massacre de Gazi, le 12 mars 1995. Dans ce quartier, des émeutes avaient éclaté après que des escadrons de la mort eurent ouvert le feu sur des établissements fréquentés par la communauté musulmane progressiste alévie abattant un vieillard et un jeune homme et blessant 25 autres. La chasse à l’homme à laquelle se livreront Carkin et ses acolytes dans les jours qui suivirent cette fusillade coûtera la vie à dix-huit personnes.
Mais à chaque fois, grâce à ces nombreuses protections et à la culture de l’impunité entretenue et encouragée par la « justice » turque, Ayhan Carkin ne sera jamais écroué pour ces innombrables crimes abominables.
Justice pour toutes les victimes d’Ayhan Carkin et de ses sbires.
C’est là notre seule exigence.
Tayad Komite
[1] On retrouvera 40 cartouches dans le corps de Sabahat Karataş, 58 dans le corps d'Eda Yüksel et 45 dans le corps de Taşkin Usta
Torture partout, justice nulle part
Photo: Une "Mère Courage" brandissant sa carte d'identité aux policiers qui tentent de disperser une manifestation pacifique organisée par l'association d'entraide avec les familles de prisonniers politiques (TAYAD) à Ankara.
Ci-dessous, un communiqué du Comité international de soutien aux familles des prisonniers politiques (Tayad Komite) qui rend compte de l'état de la santé de la "démocratie turque".
Des cercueils continuent de quitter les prisons de Turquie
Engin Ceber, 29 ans, mort sous la torture
Le 28 septembre dernier, Engin Ceber est arrêté avec 3 autres personnes à Istanbul, alors qu’ils distribuaient la revue « Yürüyüs » (un hebdo de gauche) et manifestaient contre l’impunité dont bénéficiaient des policiers qui un an plus tôt, avaient abattu, Ferhat Gerçek, un autre distributeur de la revue Yürüyüs âgé de 18 ans et désormais paralysé à vie. En garde à vue, Engin Ceber, est sauvagement torturé au commissariat, puis à la prison de Metris où il sera incarcéré.
Le 10 octobre, il succombe à ses blessures. Sa mort démontre que la torture demeure une pratique systématique couverte à tous les échelons de l’Etat. En effet, le médecin qui ausculta Engin au plus fort de ses séances de torture a rédigé un rapport qui concluait que Engin Ceber était en bonne santé... Par ailleurs, le dossier d'instruction concernant la mort d’Engin Ceber est actuellement frappé du secret, ce qui peut entraîner toutes sortes de manipulations de la part du juge d’instruction. Dans l’affaire Ferhat Gerçek par exemple, les enquêteurs ont fait disparaître la principale pièce à conviction, à savoir le T-shirt du jeune militant transpercé par la balle du revolver du policier...
Enfin, le ministre turc de la justice a eu beau s’excuser auprès de la famille d’Engin, la seule mesure qu’il a prise a été le limogeage de quelques matons. Or, en Turquie, les tortionnaires limogés ne sont quasi jamais poursuivis et pire, ils sont promus à des postes plus élevés.
6.000 tortionnaires identifiés, 0 tortionnaire en prison !
Il y a 8 ans, 21 prisons étaient prises d’assaut par l’armée. Le but de cette vaste opération militaire appelée cyniquement «retour à la vie» était de déporter les détenus politiques vers de nouvelles prisons, dites de « type F » au régime carcéral encore plus dur, basé sur un isolement total. Du 19 au 22 décembre 2000, au total 28 détenus seront abattus par les militaires à coups de fusils automatiques, de lance-flammes, de matraques et de gaz toxiques.
Rien qu’à la prison de Canakkale, trois détenus seront massacrés par les militaires. Pourtant, le 16 septembre dernier, la justice turque a acquitté les 563 militaires assassins inculpés dans l’assaut de la prison de Canakkale.
Cette impunité n’est pas un cas isolé : la Fondation turque des droits de l’homme (TIHV) vient d’annoncer qu’en 2006 et 2007, sur les plus de 6.000 policiers et militaires turcs faisant l’objet d’une plainte pour tortures, seuls 223 ont été jugés dont 79 ont été officiellement « condamnés ». Pourtant, aucun de ses 79 agents de l’Etat n’a été incarcéré ! En revanche, rien qu’en 2006, 10.207 personnes ont été condamnées pour «rébellion» contre la police. Ce bilan suffit largement à démontrer le caractère policier de l’Etat turc. Qui plus est, le gouvernement AKP vient d’annoncer qu’il comptait augmenter les compétences de la police (loi 2559). La révision de cette loi en 2007 avait provoqué une augmentation sensible des exécutions extrajudiciaires…
Le ministre turc de la justice trahit sa propre parole !
Le 20 octobre 2000, les prisonniers politiques de Turquie entraient en grève de la faim contre le projet des prisons de type F.
Le 22 janvier 2007, au bout de plus de six années de grève de la faim qui coûteront la à 122 détenus, amis et proches, le ministère turc de la justice publie la circulaire n°45/1 qui autorise les prisonniers à se rencontrer sans condition préalable, par groupe de 10, pendant 10h par semaine. Ce droit de rencontre et de conversation est d’une importance vitale pour des prisonniers soumis à un univers cruel, de solitude et de non-droit. Pourtant, près de deux ans après sa parution, non seulement, cette circulaire n’est toujours pas appliquée mais en plus les mesures disciplinaires arbitraires et les passages à tabac ont sensiblement augmenté depuis. La mort d’Engin Ceber témoigne de ce regain de violence à l’égard des détenus politiques.
La situation dans les prisons de type F est devenue tellement intenable que les prisonniers parlent de reprendre la grève de la faim qu’ils avaient suspendue le 22 janvier 2007. Cette déclaration des détenus nous inquiète au plus haut point car la reprise de leur jeûne risquera d’entraîner de nouveaux décès. Nous ne voulons plus voir ce défilé macabre de cercueils quittant les prisons. C’est pourquoi, en tant qu’amis et parents des détenus politiques de Turquie, nous demandons au ministre turc de la justice de respecter sa parole.
Stop à la torture et à l’impunité !
Respect de la circulaire 45/1 qui prévoit le droit de conversation entre détenus.
Tayad Komite (Comité de soutien aux familles des prisonniers politiques de Turquie)
Pour tout contact: tayadkomite@hotmail.com
Après la chaise roulante de Ferhat, le cercueil d'Engin...

Communiqué d'Amnesty International sur la mort d'Engin Ceber des suites de tortures :
10 octobre 2008
Amnesty International demande l’ouverture dans les meilleurs délais d’une enquête indépendante et impartiale sur les circonstances de la mort d’Engin Ceber, vingt-neuf ans, décédé ce vendredi 10 octobre des suites des tortures que lui auraient infligées des policiers et des membres du personnel pénitentiaire et de la gendarmerie.
Engin Ceber avait été arrêté le 28 septembre, en même temps que plusieurs autres personnes, alors qu’il manifestait contre l’impunité dont continuent de bénéficier les autorités turques dans l’affaire Ferhat Gercek, abattu il y a un an.
Engin Ceber aurait été déshabillé, frappé à coups de pied et battu de manière répétée avec des matraques en bois pendant sa garde à vue et pendant sa détention provisoire. Selon son avocat, il aurait été transféré dans un hôpital le 7 octobre pour des blessures à la tête. Il est décédé des suites de ses blessures dans l’après-midi du 10 octobre.
« La mort d’Engin Ceber est une nouvelle preuve que les actes de torture et les mauvais traitements sont monnaie courante dans les lieux de détention en Turquie. Les responsables présumés de la mort d’Engin Ceber doivent être traduits en justice, a déclaré Amnesty International ce vendredi 10 octobre.
« Les autorités turques doivent montrer que de tels actes ne resteront pas impunis. »
Deux autres personnes, arrêtées en même temps qu’Engin Ceber et qui auraient également été torturées, sont toujours en détention provisoire à la prison de Metris à Istanbul.
Amnesty International lance un appel en faveur d’une action urgente pour demander aux autorités de veiller à ce que ces deux personnes ne soient pas soumises à des actes de torture et autres mauvais traitements et qu’elles reçoivent les soins médicaux dont elles pourraient avoir besoin.
Militant paralysé à vie
Le 7 octobre 2007, des militants – parmi lesquels Ferhat Gerçek – vendaient un magazine (légal) de gauche, lorsqu'ils ont été pris à parti par la police. Au plus fort de l’altercation, la police a ouvert le feu. Ferhat Gerçek, touché au dos, est paralysé à vie.
Selon l’acte d’accusation, les policiers ont agi en état de légitime défense, mais aucun rapport d’expertise n’a été produit pour étayer ce fait.
Modèle de lettre
mardi 26 août 2008
La gauche de Turquie perd un doyen
Il n’avait que 55 ans et pourtant, avec les 38 années de sa vie passées dans les premières lignes de la lutte, il était l’un des doyens de la gauche turque. Dans un pays où, en raison de la terreur d’État, « les morts restent jeunes » comme dirait Anna Seghers, où la génération militante des années 70, est massivement rentrée dans les rangs du système, Dursun Karataş était une exception, un homme à la volonté d’acier dont on retiendra les discours enflammés dans les tribunaux de la junte fasciste du 12 septembre 1980.
Sur 38 années de militance, il en a passées 10 sous les feux du terrorisme d’extrême droite qui ensanglantait les rues durant les années 1970. D’origine kurde, le jeune Karataş dirige la lutte des lycéens et puis des étudiants universitaires tout en organisant la résistance des habitants des quartiers populaires pour le logement et des milices d’autodéfense contre la terreur des Loups Gris. En 1978, il fonde Devrimci Sol (Gauche révolutionnaire), un mouvement communiste de guérilla urbaine. Quelques semaines après le coup d’État de 1980, il est arrêté, torturé puis incarcéré à la prison militaire de Selimiye. En captivité, Karataş lance un mouvement de désobéissance à outrance pour contrer le programme de réhabilitation des prisonniers résistants élaboré par la CIA et destiné à pacifier les forces de gauche. Il participe à plusieurs longues grèves de la faim, dont celle de 1984, contre le port de l’uniforme. En 1989, il s’évade de la prison de Bayrampaşa. La police lance un ordre de l’abattre sur-le-champ. En avril 1992, son épouse, Sabahat Karataş, membre du comité central de Devrimci Sol, ainsi que plusieurs dirigeants du mouvement, sont abattus dans une embuscade de la police à Istanbul. Il vivra de 1989 à sa mort, soit pendant 19 ans, dans des strictes conditions de clandestinité sous la menace permanente d'être abattu par des malfrats à la solde de l'État turc.
Confronté à une crise interne déclenchée par les nombreuses pertes humaines des suites d'opérations policières, le mouvement Devrimci Sol qu’il dirige renaît de ses cendres en 1994 sous le nom de Parti révolutionnaire de libération du peuple (DHKP). Il s’agit d’un parti clandestin doté d'un front regroupant plusieurs secteurs de lutte (culturel, syndical, étudiant, associatif, carcéral, droit des minorités, militaire...), le DHKC. Il en est nommé secrétaire-général. Mais à partir de 1998, il est confronté à un cancer du foie, qui s’étend aux intestins, aux poumons et finalement au cerveau ce qui ne l’empêche pas de continuer à diriger son parti jusque 6 jours avant sa mort.
Décédé le 11 août, sa dépouille a été rapatriée en Turquie le 13 et inhumée le 15 dans le quartier stambouliote de Gazi. Ce jour-là, près de 15.000 manifestants se sont réunis pour lui rendre un dernier hommage. De nombreux représentants de partis progressistes étaient présents aux funérailles parmi lesquels le parti communiste (TKP) et le parti pro-kurde (DTP).
dimanche 3 août 2008
Vague d'arrestations en France contre la gauche turque
Il semble que cet état de fait soit en train de changer à grands coups de politique sarkozyste. Harmonisation européenne ? Il y a sans doute de ça. Volonté d'adoucir les relations diplomatiques franco-turques suite au blocage sur la question de l'adhésion ? C'est probable. Quoiqu'il en soit, dans pareille situation, le choix d'instruire ou de poursuivre sur tel ou tel dossier n'est jamais politiquement neutre.
Ainsi donc, il y a deux mois, une série de perquisitions ont été menées au domicile de plusieurs membres de l'Association anatolienne de culture et de solidarité située à Paris. Cette association est issue de la gauche turque proche de la sphère Dev Sol. Plusieurs inculpations du chef d'appartenance à une organisation terroriste ont été lancées et certaines personnes sont toujours en détention provisoire, en attente de leur procès. L'intervention lourde de la police avait été rapportée par Halkın Sesi.
Nezif Eski, membre de l'association et désormais sous contrôle judiciaire, a écrit une lettre dans laquelle il relate en détail ce qu'il lui est arrivé en juin dernier. Il a fait aussi parvenir une courte biographie qui contraste avec l'étiquette de criminel que les autorités françaises tentent de lui coller aujourd'hui.Il semblerait aussi que des questions aient été posées directement en rapport avec la procédure judiciaire ayant court en Belgique. De plus, l'intervention de la police française à l'encontre de cette association s'est déroulée à peine un jour avant le verdict de la cassation à Bruxelles qui a ouvert la voie à un quatrième procès contre des sympathisants du DHKC. Cette opération française et les inculpations qui en ont découlé induisent l'ouverture de deux nouveaux procès simultanément : l'un en Belgique et l'autre en France. Comme cela devient coutumier dans ce genre d'affaire, la seule chose que l'on reproche aux inculpés relèverait du « crime associatif » et de la pénalisation de « l'appartenance à ».
Affaires à suivre...
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